Assise à mon bureau ce soir-là, dans mon tout petit appartement à Rouen, où je me suis habituée à la perturbation acoustique de mon silence par la monotonie du mini réfrigérateur, j'essaye de préparer ma présentation pour une prochaine conférence sur le thème de la violence et de sa relation au silence. Je rédige ma contribution, qui vise à prouver comment l’oisiveté (et le silence) d’un photojournaliste dans la documentation de la violence témoigne de sa proximité de l’épicentre de la violence, plutôt que de sa nonchalance à l’égard de la souffrance humaine. L’image que je regarde est celle du photojournaliste libano-américain George Azar, prise pendant la guerre civile libanaise en 1984 : une vieille femme se tient devant le photographe, la tête et les mains levées, agitées, et en larmes, tandis qu’un photojournaliste (Jamal Farhat) se tient immobile en la regardant.  Les deux sujets photographiés se trouvent à moins d’un mètre l’un de l’autre. Je commence la rédaction de mon intervention en énumérant les exemples où la proximité de la violence impose le silence :

 

Lorsqu’une explosion se produit ou qu’une bombe explose, les personnes qui se trouvent dans son épicentre perdent leur audition. Ils sont témoins de l’atrocité en mode mute ; témoins de visuels silencieux. C’est donc au point méridien de l’explosion – là où la scène serait la plus intense, horrible et cruciale – que se trouve le silence. Lorsqu’un.e agresseur.se s’approche d’une victime, il.elle s’assure de garder la bouche de sa victime fermée. Si nous mettons de côté le motif évident de l’agresseur.se, celui de s’assurer que personne n’entende le cri à l’aide de sa victime, un tel geste ne serait-il pas peut-être une technique de tourment supplémentaire, adoptée par l’agresseur.se pour intensifier le sens de perception de la violence, en inhibant la capacité à émettre du son ? L’agresseur.se aurait peut-être besoin de ce silence, pour amplifier la violence, et pour la déclencher. Nous observons donc, dans ce cas, le silence comme point de départ de la violence ; pareillement à ce que l’expression « le calme avant la tempête » suggère, ou aux films thriller, qui anticipent la violence par un moment de silence pour amplifier le choc de leurs spectateurs. En parlant des deux cas (de l’explosion et de l’agression), et si l’on cherche à situer le silence dans la dimension de l’espace et du temps, le silence serait donc géographiquement au centre de la violence, et temporellement au début. […] Humm quoi d’autre […] les victimes d’incidents traumatisants perdent parfois leur capacité de parler.

 

          Je me souviens alors d’un rêve que j’ai fait l’autre nuit : ma famille et moi étions sur un bateau face au port de Beyrouth, l’explosion s’est produite sous nos yeux. Dans mon rêve, je savais déjà que l’explosion du 4 août 2020 aurait eu lieu, donc je n’étais plus surprise, je regardais devant moi, sachant que les ondes de cette bombe (qui avait l’air encore plus grande que celle du 4 août), allaient nous parvenir. Collectivement conscientes de ce fait, sans le communiquer, mes sœurs, ma mère, et moi sommes restées immobiles. Une fraction de seconde après, le rêve a plongé dans le silence. J’ai senti la chaleur, j’ai vu des mouvements brumeux devant moi de ce qui ressemblait à la peau fondante de mon cousin se déplaçant au ralenti de droite à gauche alors qu’il essayait de comprendre ce qui venait de se passer ; mais l’ouïe n’avait pas l’air d’exister dans ce rêve. 

 

          J’étais chez moi, j’avais une réunion sur la plateforme Zoom. Il était bientôt dix-huit heures.  La lumière du côté de mon bureau paraissait terne, un peu sans vie, ce qui est normal à cette heure à Beyrouth, qui commence déjà à préparer son coucher de soleil chaleureux.

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          Je finis par m’installer proche de la vitre, du côté gauche, comme ça j’aurais une lumière naturelle de côté qui accentuera les volumes de mon visage et mes traits ; l’éclairage de côté me convient. Je me regarde dans le cadre de ma caméra, tout a l’air parfait : je suis bien et les plantes vertes dans l’arrière-plan animent mon cadre. La réunion commence, j’ouvre l’accès camera en Zoom, mais pas le son (peut-être que si, je ne me rappelle plus. J’ai essayé de me rappeler plusieurs fois. Je voulais savoir si les invités Zoom avaient entendu ce qui a suivi… je ne me rappelle plus ; en tout cas, tant pis). Nous attendons quelques invités avant de démarrer la réunion. La directrice m’envoie un message sur WhatsApp et j’éteins l’accès caméra pour pouvoir lui répondre discrètement ; elle me demande de lui envoyer les noms de nos invités. Je les énumère sur le chat et je clique sur la flèche pour envoyer mon message, au moment même où la terre commence à trembler. La table de la salle à manger, ma chaise et la maison tremblent pendant une trentaine de secondes. Il est dix-huit heures sept, je lui envoie un autre message : earthquake. Le son d’une explosion suit, il est dix-huit heures huit, je lui envoie encore un message : it’s a bomb. Je me dirige vers le balcon, j’ouvre la vitre et je sors croyant trouver la source de l’explosion, que j’avais ressentie trop proche, en raison de la magnitude du son dont je n’ai plus aucun souvenir. C’est bizarre, je m’efforce de m’en rappeler et je finis toujours avec des montages de sons cérébraux qui ne sont rien d’autre que la création de mon imagination. Je ne crois pas que la mémoire puisse retenir des sons sous forme de souvenirs. Nous nous rappelons en silence il parait. C’était une explosion, les vitres ont tremblé et mon cerveau l’a immédiatement traduit, ça je m’en rappelle bien, mais le son en tant que tel – impossible.

 

Je continue la rédaction du texte dans le silence paisible de ma chambre-maison rouennaise :

 

Un de mes amis avait entendu, quelques jours plus tard, l’histoire racontée par un jeune couple qui était présent dans la vidéo partagée sur les réseaux sociaux : ils avaient quitté leur magasin lorsque l’explosion s’était produite, et ils s’étaient dirigés vers leur voiture pour essayer de la démarrer. La jeune femme avait vu la veille un film où l’acteur cassait la vitre d’une voiture, en frappant des deux doigts ; elle l’imita, croyant pouvoir se débarrasser de la vitre fissurée pour mieux voir la route. Contrairement au protagoniste qui réussissait, la femme n’y parvint pas. Le couple quitta ensuite la voiture et se dirigea avec le reste de la foule jusqu’à l’hôpital, qu’ils trouvèrent en ruine, et ce ne fut que plus tard, lorsque le couple arriva au deuxième hôpital, que la femme s’aperçut que son œil saignait, qu’elle avait perdu ses dents, cassé ses deux doigts et que ses côtes étaient fracturées. En se rappelant l’histoire, le couple décrit des visuels, leur souvenir de l’accident est privé de sons. C’est parce que l’image reste le medium d’archivage le plus fiable de la mémoire. Et si Susan Sontag (parmi tant d’autres philosophes), atteste du pouvoir de l’image en stockage du passé dans nos mémoires individuelles (Sontag, 70), il serait alors nécessaire de faire ce lien entre le souvenir de la violence et son format visuel, dépourvu de tout son. Ainsi, le silence post-violence pourrait se manifester dans l’immédiateté de l’accident, aussi bien que dans son futur, qui prend la forme d’un souvenir visuel.

 

          Rouen est silencieuse, tellement silencieuse que je me sens en exil, comme dans les films où les personnages principaux s’exilent : ils passent leur temps à regarder par la fenêtre et à écrire.  Je me sens pareil. Le silence de Rouen est différent de celui de ma mémoire. Ici, dans cette chambre de vingt mètres carrés qui est ma maison, le silence est pastel, je ne sais pas comment le décrire autrement, c’est un silence peint avec des craies de pastel doux, vaporeux. Tu l’estampes, il se décompose en particules de couleurs que tu souffles. Il est poussiéreux, et tu ne le remarqueras qu’aux reflets de soleil depuis ta fenêtre. Tu t’efforceras donc, toutes les quelques semaines, de donner un coup de balai.

          À Rouen, j’ouvre ma fenêtre pour m’assurer que la vie est toujours bruyante ; depuis que je suis arrivée, nous sommes en quasi-confinement, je suis d’ailleurs en quarantaine volontaire depuis septembre, dans une sorte de projet de recherche du silence. Je suis bien dans ma chambre-maison, je vois tout depuis ma vitre fermée.  Il pleut, il neige et il fait beau temps. C’est beau. La vie continue. 

          L’autre jour, et pour la première fois, un orage a éclaté, j’ai immédiatement fermé mes volets roulants. J’ai recréé ma nuit. J’ai feint le silence.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Bibliographie :

  • Sontag, Susan. Regarding the pain of others. Picador, 2003.

  • Azar, George. Explosion dans la banlieue de Corniche El Mazraa, Beyrouth Ouest. Gamma Rapho, 1984.

 

 

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À propos du/de la rédacteur.ice :

 

Née en 1986, Myriam Dalal poursuit un parcours universitaire en arts plastiques. Elle achève actuellement sa thèse de doctorat en arts plastiques, esthétique et sciences de l'art à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, et écrit sur la photographie, les arts et la culture au Liban et dans le monde arabe depuis plus de dix ans, pour de nombreux quotidiens en Arabe, en Anglais et en Français ainsi que pour de nombreux sites internet.

« Cauchemar silencieux à Rouen »

 

- Myriam Dalal