Entretien avec Marie Darrieussecq autour de l’ouvrage Pas dormir

 

- Eugénie Péron-Douté

 

Le 11 octobre 2021

 

Eugénie Péron-Douté : C’est autour de votre dernier ouvrage, Pas dormir, que cet entretien a été pensé, suite à votre rencontre à la Maison de la Poésie pour la présentation dudit ouvrage. Merci de me recevoir. Nous ne nous demanderons pas « comment dormons-nous ? », synonyme de « comment allons-nous ? » (10), puisque j’expérimente, de manière moins intense sans doute, le sommeil perdu, qui s’est détaché et qui erre dans la nuit (pour paraphraser les premières phrases de votre ouvrage).

Les premières pages de Pas dormir tissent un lien presque mystique, spirituel et, en même temps, très poétique, dans le sens littéraire du terme, entre le sommeil et la nuit. La nuit semble être un lieu anonyme, et anonymisant tout ce qui la pénètre tandis que le sommeil apparaît comme une entité pleine et entière, une sorte d’ombre de soi que vous dites avoir perdue. Comment expliquez-vous cette dialectique de l’identité (et de l’altérité, et finalement du fantomatique) via ce recours au champ lexical du nocturne ?

"J’ai conscience que l’insomnie est une expérience intime, personnelle mais aussi politique et collective."

Marie Darrieussecq : Cela résulte d’un imaginaire à la fois personnel et collectif. Je pense à la figure du chat, celui qui s’en va tout seul, comme dans les histoires de Rudyart Kipling que mon père me lisait enfant. De tout le bestiaire de cet auteur, le chat est l’animal indépendant et autonome par excellence. Mon sommeil est donc à l’image de ce chat qui est parti quand les bébés sont entrés dans la maison. Cela arrive pour de vrai, que des chats partent lorsque des nouveau-nés viennent au monde. Il y a un imaginaire assez sombre autour du chat. Il est parfois pensé comme une figure de la jalousie. Ceci dit, il y a des années, j’avais lu La Fin du monde de Murakami (un de ses tout premiers romans - après Kafka sur le rivage, je me suis un peu lassée de cet auteur). Ce roman assez court peint un univers délibérément merveilleux (avec des licornes, en particulier). Quand on entre dans ce monde, on doit se débarrasser de son ombre. C’est assez violent. Un gardien la tranche à vos pieds et elle est parquée dans un enclos. Nous naviguons ensuite dans cet univers sans ombre. Et l’ombre se lamente… à moins que ce soit moi qui réinvente ma lecture, j’ai lu ce livre il y a longtemps… c’est une image forte, j’aurais aimé pouvoir l’écrire. Cet ouvrage est magnifique. J’ai imaginé que mon sommeil était comme ça : parqué. J’ai conscience que l’insomnie est une expérience intime, personnelle mais aussi politique et collective.

 

E.P. : La nuit est depuis longtemps liée aux secrets, aux fantômes, aux croyances, aux rituels, aux choses obscures et occultes. Certains lieux, plus que d’autres, sont rattachés à la nuit, des lieux exacerbant le sentiment de la peur du noir. Évidemment, on peut penser à des lieux extérieurs à soi tels que les cimetières, mais également à des lieux à soi, comme sa cave et son grenier. J’ai donc une double question. Comment envisagez-vous la nuit par rapport aux lieux culturellement communs ? Et comment appréhendez-vous la nuit dans une perspective plus intime par rapport à des lieux personnels (un grenier étant un espace où l’on garde ses souvenirs) ? Vous posez d’ailleurs vous-même la question : « Cachée dans nos combles, tapie sous nos matelas, glissée entre les lattes du temps, d’où vient l’insomnie[1] ? » (11)

 

M.D. : Il y a des lieux de l’imaginaire collectif effectivement, comme le grenier, la mansarde, etc. Là aussi, je ne peux répondre d’abord que par des souvenirs et de l’intime.

Il y a le grenier de ma grand-mère. Peut-être que j’écrirai une nouvelle sur ce point. Récemment, j’ai participé à une expérience d’hypnose, par le biais de l’artiste Marcos Lutyenz (dont je parle dans le livre, il y a sa cabane d’hypnose, page 84), il vit en Californie. Nous avons mené, l’été dernier, une séance d’hypnose sur Zoom. Il souhaite récolter des données de plusieurs personnes sous hypnose, qu’il choisit, afin de réaliser des formes qu’il coulera dans du bronze. Personnellement, je n’ai jamais été vraiment hypnotisée. Enfin, j’ai eu plusieurs expériences mais toujours légères, je ne me suis jamais endormie ou absentée. Mais je suis dans un état de détente, propice aux rêveries et aux souvenirs. Il me demande de convoquer un souvenir et un endroit. Je pense à l’escalier de chez ma grand-mère conduisant à ce grenier. Dans cet état d’hypnose, je dirais que ce n’est même plus du souvenir, mais une visite, c’est-à-dire que je suis dans cet escalier. Je revisite très intensément ce lieu. Je revois la couleur des murs, alors que je ne m’en souvenais pas, ils sont dans cette teinte rose saumon, je revois ce papier mural enduit de cette peinture. Je parle donc de ça à Marcos sur Zoom. Il m’invite à monter l’escalier. Je monte, j’essaie d’ouvrir le grenier. Il est fermé, je ne peux pas entrer… enfin… pas dans cette hypnose en tout cas. Ce qui est extraordinaire, c’est que deux jours après, je reçois un mail d’un dénommé Franck Z, qui est le fils du voisin de ma grand-mère. Ce voisin habitait à côté de ce fameux grenier, au troisième étage (c’était un immeuble de pêcheurs situé sur le quai de Ciboure, à côté de Saint-Jean-de-Luz). Franck, avec qui je n’avais jamais été en contact, m’explique qu’il a hérité de l’appartement de son père et qu’il va y prendre sa retraite. Il me dit qu’il réaménage les combles et qu’il a trouvé des objets ayant appartenu à ma grand-mère. Je me rends donc dans ce grenier. J’y trouve trois manteaux de deuil (que deux de mes filles un peu « gothiques » ont d’ailleurs adoptés) ainsi que des photos. Des photographies de fantômes, c’est-à-dire des gens dont on ignore le nom. C’est drôle tout de même, d’autant que ce livre n’était pas encore publié et que Franck ne savait pas sur quoi je travaillais. Il y avait aussi le portrait d’une ancêtre (117), en très grand, bien encadré, couvert de suie et que j’ai récupéré. C’était cette ancêtre qui faisait tourner les tables. Tout cela est quand même très bizarre. La femme de Franck, Germaine, est psychologue, spécialisée dans les constellations familiales. Je lui raconte cette histoire d’hypnose, elle n’est pas surprise. Pour elle, le grenier m’a appelé, Franck a été amené à me contacter. Bref, Germaine accepte le paranormal. Moi je n’y suis pas, mais ça me fascine. C’est extrêmement romanesque, et puis je ne pourrais pas dire à Germaine qu’elle a tort, je n’en sais rien. Je navigue donc dans ces eaux-là et en particulier la nuit. La nuit, je perds tous mes repères rationnels. La journée, je me dis que c’est une série de coïncidences. La nuit j’en suis moins sûre.

La nuit m’évoque aussi la boîte de nuit. J’en parle très peu dans l’ouvrage. Plus jeune, j’ai souvent calmé mes angoisses en allant en boîte. C’est le lieu collectif d’une autre forme de dérive. Il y avait un chapitre sur la drogue que j’ai enlevé parce que je m’éloignais trop du sujet. Avec l’alcool, je suis pleinement dans le sujet puisque c’est lui m’a aidé à dormir et m’a aussi réveillée. En revanche, la drogue, je ne me sentais pas assez légitime. Mes expériences de drogues sont limitées. J’ai donc enlevé le chapitre en me disant que ce serait peut-être un autre livre. Mais c’est vrai que la nuit c’est aussi cela. En revanche j’ai expérimenté la danse. La danse la nuit, c’est une autre forme d’éveil.

"Mes fantômes sont plusieurs."

E.P. : Pouvons-nous étirer cette question du fantôme (puisqu’en vous demandant d’où vient l’insomnie vous vous interrogez sur son origine possiblement fantomatique – « Des fantômes[2] ? » (11) interrogez-vous – question qui se lit aussi comme un écho de votre ouvrage Naissance des fantômes) ?

 

M.D. : Mes fantômes sont plusieurs. Il y a celui dont je parle dans tous mes ouvrages, soit de façon romanesque soit de façon autobiographique. C’est le fantôme du fils que mes parents ont eu et qui m’a précédée (il est mort à l’âge de deux jours). C’est le fantôme originel. Je vais écrire un livre non pas sur lui mais sur ce trou, sur ce qui n’est pas comblé (essentiellement dans la vie de mes parents). Il y a aussi des fantômes moins angoissants. Disons que le fantôme, c’est le mal enterré ou le mort prématuré. Les grands-parents ne sont pas des fantômes, ce sont des gens qui nous ont précédés. Ils sont dans un territoire pacifié, alors que le fantôme erre dans un territoire non pacifié. Le fantôme, c’est cette figure du barman dans Shining (63) par exemple. C’est le tentateur, ce qui est de l’ordre du Ça, de l’obscur. Dans Shining, Lloyd (joué par Jack Nicholson) est un écrivain qui n’arrive pas à écrire.

 

E.P. : Vous citez, entre autres, Duras, Woolf, Gide, Pavese, Plath, Sontag, Kafka, Dostoïevski, Darwich, Murakami, Césaire, Borges, U Tam’si, Cioran, Hemingway, Stendhal, Balzac, Hugo, Proust,Shakespeare, Lévinas, pour souligner le rapport que ces auteur.e.s entretiennent avec la nuit. Vous écrivez « la littérature ne parle que de ça [de la nuit et de l’insomnie]. Comme si écrire c’était ne pas dormir » (9). Pouvez-vous expliquer ce rapprochement et les liens que vous tissez ? S’agit-il d’une comparaison matérielle (puisque vous dites écrire et lire la nuit) en ce sens que la littérature se ferait la nuit ; ou est-ce plutôt une comparaison poétique, en ce sens que la littérature parle de la nuit ; ou alors les deux à la fois ?

 

M.D. : « La littérature ne parle que de ça », oui, et en même temps l’ouvrage récuse cette phrase. Quand Duras dit que l’insomnie mène à la grande intelligence, c’est outrecuidant. Il y a bien d’autres façons d’être éveillé que par le biais de l’écriture. Je n’aime pas cette idée que les écrivains seraient des élus, des poètes isolés qui écrivent sur leur rocher ou dans leur nuit. C’est une idée très romantique. Je passe une partie du livre à défaire cette idée, mais il y a cette voie d’accès à nos imaginaires qui est la zone hypnagogique. Il se trouve que l’écriture peut en rendre compte. Les écrivains en laissent donc une trace. Les souvenirs sont une trace également, mais il est assez difficile de se souvenir des divagations de quatre heures du matin, bien que ce soit une zone intéressante pour écrire. La littérature diurne est pertinente aussi bien sûr, je la pratique également. Disons qu’il y a des façons d’entrer dans l’écriture et que l’insomnie en est une. Dans l’ouvrage, je tends à défaire ce cliché de l’écrivain qui écrit la nuit. J’ai écrit la nuit, mais je ne le fais plus. J’ai écrit deux de mes livres à quatre heures du matin, ce n’est pas exactement la nuit d’ailleurs, c’est au réveil. Le réveil de quatre heures… qui est très pénible et que j’ai essayé de transformer en une chose plus active, plus positive, mais au prix d’un effort que je ne reproduirai plus je pense. C’était lorsque je suivais les conseils de cette psychiatre-somnologue qui disait que ma journée devait commencer à ce moment, dès que je me réveillais, en l’occurrence à quatre heures. C’est à cette époque que je me rendormais vers onze heures, midi et que j’aurais été incapable de vous voir par exemple. Ce n’est donc pas une vie. On commence à vivre à l’envers. Je n’arrivais pas à adopter l’hygiène de vie de cette psychiatre qui était de ne jamais se rendormir jusqu’à attendre de s’écrouler le soir. C’est de la privation de sommeil.

« L’insomnie est une des formes spiralées de l’angoisse. Dans la chambre sans fond, les murs palpitent. Ils s’écartent et se rapprochent. Ils perdent en pluie leurs molécules. Un nuage noir emplit l’air noir. Je respire les atomes des murs. Je deviens ces atomes. La nuit se pulvérise et me broie. Je suis malaxée dans la pâte dont sont faits les trous noirs, je me dissous dans l’antimatière de l’envers du monde » (Pas dormir, 101)

E.P. : Afin d’illustrer ce que nous venons d’évoquer et pour le rattacher à vous et à votre façon d’écrire, il y a un passage narratif, au sein de Pas dormir, qui a particulièrement retenu mon attention. L’extrait montre ce travail de l’écrivain.e qui a recours aux mots et aux images pour poétiser une expérience, ici celle de l’insomnie. Vous écrivez : « L’insomnie est une des formes spiralées de l’angoisse. Dans la chambre sans fond, les murs palpitent. Ils s’écartent et se rapprochent. Ils perdent en pluie leurs molécules. Un nuage noir emplit l’air noir. Je respire les atomes des murs. Je deviens ces atomes. La nuit se pulvérise et me broie. Je suis malaxée dans la pâte dont sont faits les trous noirs, je me dissous dans l’antimatière de l’envers du monde » (101). Cet extrait dénote du reste de l’ouvrage. Je me questionne sur le contexte dans lequel il a été écrit. A-t-il été écrit en plein jour et donc pensé comme une traduction d’une émotion ressentie ou en pleine nuit et, en ce cas, est-ce plutôt dans une démarche performative ou dans une phase de somnolence semi-consciente (qui mimerait alors l’exercice même du songe afin de se rapprocher au plus près d’une écriture du rêve) ?

 

M.D. : C’était un passage beaucoup plus long et que j’ai coupé. J’invite les lecteurs et lectrices à sauter ce passage d’ailleurs s’ils trouvent que je divague trop. C’est dans le chapitre « Looping ». Cette pâte et ces molécules sont le matériau même de mon écriture. C’est mon vocabulaire, je le reconnais. Il est présent dès Truismes je pense, en tout cas dès Naissance des fantômes puisqu’il y un dessin (101) qui est repris de cet ouvrage. Cela fait très longtemps que j’écris dans cette zone et j’ai conscience que c’est ma matière. C’est une matière de la nuit. Je me rappelle très bien du moment où j’ai écrit ce passage. Il était bien plus long. C’était aussi un moment rebond du livre. Car, quand on écrit ce genre de livre, on se perd un peu. Je me perds un peu. J’avais des références partout, que j’ai coupées également. L’ouvrage faisait le double de ce qu’il est. J’ai retiré des citations et éliminé des photos. Je veux qu’il reste lisible, qu’il ait une forme maniable. Je ne suis pas en train d’écrire une encyclopédie de la nuit. Même si le travail au départ est celui-là. Je me suis perdue et j’ai eu envie de retrouver la matière même de mes nuits, enfin de mes insomnies. J’ai donc écrit ce passage en renouant avec mes vieux chats (c’est-à-dire mes anciens motifs, le fond de mes nuits, mes fantômes). En écrivant ce passage je me rappelle que ça a relancé le livre. J’ai retrouvé ce dont je voulais parler. Et effectivement ce passage mime l’état de semi-conscience.

 

E.P. : On sent une ironie face aux dormeurs que vous citez en début d’ouvrage (15-16), qui sont des hommes politiques et des footballers célèbres. Pouvons-nous, dès lors, penser que le fait de bien dormir serait l’apanage d’une certaine classe sociale[3], ou en tout cas que les personnes susceptibles de bien dormir seraient les détentrices d’un pouvoir lié au néo-libéralisme spectaculaire ?

 

M.D. : Les petits dormeurs qui se contentent de quelques heures de sommeil, comme les hommes politiques, s’en vantent. Cela ressemble à un pouvoir. Ils ont plus de temps que nous. Ils ont plus la forme que nous, malgré le fait qu’ils dorment moins, en tout cas ils disent dormir moins. C’est une mythologie. Je ne suis pas sûre d’y croire. Il faudrait vérifier après tout. Mais il y a une autre forme de mythologie. Par exemple, ma mère, qui est fille de prolétaire, me dit (même après avoir lu ce livre) : « Quand tu seras vraiment fatiguée, que tu auras un vrai métier, tu dormiras. » Parce qu’il y a aussi une mythologie de l’ouvrier qui a fait son travail et qui dort la nuit. Celle-ci peut aussi se renverser. Robert Antelme est peut-être celui qui en parle le mieux. Lorsqu’il était dans les camps de concentration, le sommeil était pour lui le moment que les nazis laissaient pour reconstituer la force de travail jusqu’à épuisement. C’est le bout extrême du capitalisme, le nazisme. En tous cas, trop souvent, le sommeil est perçu par rapport au travail, par rapport à ce qu’on est autorisé à vivre comme temps d’éveil, par rapport à la loi, à la réglementation du temps libre. Je pense également au roman de Zamiatine, Nous autres, écrit en 1920, au temps de l’URSS. Tout y est réglementé, le temps d’éveil, le temps pour dormir, le temps pour faire l’amour, etc. Il décrit une cité de verre, entièrement transparente, qui préfigure la surveillance généralisée. Le sommeil est alors un simple morceau de notre journée, de notre temps biologique.

 

E.P. : Quelques pages plus loin (19), vous mentionnez La Chartreuse de Parme de Stendhal, dans laquelle le comte Mosca ne dort pas. Le sommeil semble donc « vulgaire » chez les aristocrates du XIXème siècle, tandis qu’il apparaît révélateur d’une « conscience tranquille » dans les classes économiquement supérieures au XXIème siècle.

 

M.D. : Je suis une fille de Roland Barthes par mes études. Je fais une mythologie. Tout ceci n’est qu’un ensemble de mythologies. Aucune n’est plus valide qu’une autre. Le sommeil de la conscience tranquille peut également se retourner comme le sommeil de l’égoïste. Dans un cas c’est le juste parfait, dans un autre c’est l’injuste qui ne pense pas aux autres.

 

E.P. : Pouvons-nous dire que la nuit, pour les personnes qui restent éveillées, serait propice aux contestations politiques, c’est-à-dire un moment, tout autant qu’un lieu, de transgression et de subversion, à la fois idéologique et empathique[4] ? Il semble que, comme la nuit offre l’anonymat, elle permet l’exercice de politiques dissidentes et la création de certaines formes de rébellion.

 

M.D. : Dans un premier temps, il y a ce livre que ma psychiatre m’avait conseillé : Une histoire de la nuit de Roger Ekirch, qui vient d’être traduit, au moment où sort Pas dormir (j’ai l’impression qu’il a été traduit dans une forme abrégée… je ne sais pas). Roger Ekirch montre comment l’illumination des rues était un geste politique de présence de l’État à partir de la fin du Moyen Âge. Toutes les personnes qui ne dormaient pas étaient suspectes ; ne pouvaient être que prostituées, voleurs, rôdeurs... La conclusion que j’en tire, c’est qu’être réveillé la nuit est un monopole de l’État. Dans un second temps, l’éveil de la boîte de nuit, l’éveil des graffeurs, peuvent être politiques, des moyens de résistance, mais un fêtard ivre mort peut être aussi profondément égoïste. Au Palace, ils n’étaient pas spécialement politisés dans les années soixante-dix, quatre-vingt. Disons que, d’un côté, ils l’étaient puisqu’il y avait le mouvement punk, mais ils étaient avant tout hédonistes et individualistes. Le Palace était une émanation directe du capitalisme. En même temps, ils étaient subversifs, ils ne travaillaient pas ou s’arrangeaient pour travailler le moins possible. J’aurais aimé être là ! À mon sens, la subversion se pense essentiellement par rapport au travail et, par conséquent, par rapport au sommeil puisqu’il faut être en forme pour travailler, donc dormir à des heures validées par l’État.

 

E.P. : La nuit, c’est aussi un univers proche du médical et du pharmaceutique. Vous mentionnez votre besoin de recourir aux somnifères, vous insérez une photo des réserves médicamenteuses que vous possédez (38), vous dressez des listes de comprimés. Peut-on dire que la nuit est vectrice de double inquiétude pour l’insomniaque puisqu’elle est révélatrice d’une certaine forme d’addiction et d’obsession (on pense à vos listes, à vos rituels, aux substances que vous prenez – alcool, barbituriques – ainsi qu’à toutes les choses essayées que vous énumérez)[5] ?

 

M.D. : C’est la définition même de l’insomnie. L’insomnie naît de l’insomnie. On ne dort pas, on se dit qu’on va être épuisé cette nuit… lapsus… qu’on va être épuisé le lendemain en journée. C’est pour cela que l’insomnie est une forme de spirale ou de ruban de Möbius, elle est sans fin. Quand on est insomniaque on n’en voit pas le bout. Le somnifère devient un interrupteur. La pensée du suicide est très proche. Car quand on enfile plusieurs nuits sans dormir, on a envie que ça s’arrête. Il y a une confusion qui se crée et qui est dangereuse entre le sommeil et la mort. On peut overdoser par accident. Les somnifères ont cela de terrible : c’est qu’ils altèrent la mémoire immédiate. En plus, on les prend dans un état second. Quand on prend un somnifère à quatre heures du matin, on ne sait plus combien on en a pris avant. On risque de se rendormir, de se re-réveiller et d’en prendre un autre. On peut mourir par accident d’avoir voulu dormir, mais on peut aussi se dire que mourir serait enfin se reposer. C’est vouloir arrêter le dialogue de soi à soi. Je n’aime pas Cioran mais c’est lui qui parle le mieux, il faut l’admettre, de ce dialogue infernal. C’est déjà terrible d’être en la compagnie de Cioran, donc lui-même en sa propre compagnie… Il était dans une détestation de soi qui faisait que l’insomnie était intolérable. Elle prolonge ce dialogue sans fin aucune. Alors que les dormeurs, eux, s’interrompent. D’ailleurs il arrive aussi aux insomniaques de dormir, bien sûr… mais ils ont perdu toute sérénité par rapport au sommeil, par rapport à la nuit qui vient. Elle se présente toujours comme un duel. Alors que pour les dormeurs, dormir ce soir va de soi.

Les récits de rêve ont une tout autre logique que les récits diurnes.

E.P. : Votre ouvrage est un hybride littéraire, à côté de cette écriture prescriptive dont nous venons de parler, vous menez une recherche historico-littéraire sur le rapport de certains auteurs à la nuit et au sommeil, vous effectuez une réflexion politique sur les personnes sans papiers et migrantes[6], vous revenez sur Auschwitz, vous parlez également d’écologie (des forêts, du sommeil des arbres), vous mentionnez le fait d’être une femme et une mère et de l’impact que cela a sur le temps (et plus particulièrement sur le temps de sommeil), vous évoquez également la souffrance animale. Ainsi, je me demandais dans quelle mesure cet ouvrage pouvait se lire comme un laboratoire connectant divers sujets, à l’image du branchement pour le sommeil[7] que vous expérimentez suite à la venue d’un « technicien du sommeil » prescrit par votre « somnologue ». Cette quasi-installation, dont vous insérez une image, transforme votre corps en un corps-laboratoire.

 

M.D. : Oui vous pouvez le voir comme un laboratoire, un branchement. J’apprécie que vous disiez « hybride ». Depuis Donna Haraway, c’est un mot qui nous est cher. Oui, c’est un livre hybride qui est branché sur mon cerveau et qui a des ramifications. J’ai délibérément assumé le côté protéiforme. La table des matières de la fin est un peu plaquée. Mon amie, Emmanuelle Touati, qui est éditrice, m’a aidée à ranger les passages dans des chapitres. Le plan thématique s’est constitué après coup, afin de permettre une sorte de chronologie de la nuit. C’est une sorte d’essai autobiographique. À la manière de Deleuze, j’espère qu’on peut lire cet ouvrage par le milieu, on n’est pas obligé de le commencer au début, il se feuillette, se reprend. Mes romans construisent des récits, j’aime raconter des histoires et je suis tenue de les dérouler (un début, un milieu, une fin), alors que là, on peut prendre cet ouvrage dans tous les sens.

 

E.P. : Enfin, je me demandais jusqu’où nous pouvions pousser la double corrélation entre, d’une part, les règles littéraires et l’insomnie, et, d’autre part, leur déstructuration (leur abandon) et le sommeil, puisque, des pages 249 à 252, le texte s’abstrait des normes de ponctuation (absence de point, phrases décrochées de l’ensemble du texte sans paragraphes) et vous vous endormez.

M.D. : C’est vous qui me le formulez, c’était inconscient. Effectivement, quand on est éveillé, on est tenu à une certaine grammaire, une certaine structure, alors que, la nuit, nous n’en avons plus besoin, ce sont des bribes de phrases, des images, c’est une autre grammaire, celle du rêve. Les récits de rêve ont une tout autre logique que les récits diurnes. Donc oui, c’est vrai qu’il y a une libération de la grammaire diurne.

 

 

 

[1] L’écrivaine reprend la formule tout en la déclinant pour l’insérer plus loin dans l’ouvrage : « Caché dans nos combles, tapi sous nos matelas, assis sur notre poitrine, lourd et hideux, veille le démon qui en nous ne dort pas. » (110). La répétition, qui devient un refrain, renforce le sentiment fantomatique personnifiant de manière mortuaire l’insomnie.

[2] Un chapitre s’intitule également « Fantômes » (113).

[3] Je sais que vous écrivez que « l’insomnie, ‘‘la vraie’’, n’a que faire des conditions objectives et traverse toutes les classes sociales » (20), mais je me demandais si la question posée à l’envers par rapport aux dormeurs ne renversait pas l’assertion.

[4]Marie Darrieussecq écrit, citant entre autres Proust et Barthes : « Il y aurait de l’altruisme voire de la charité à ne pas dormir. […] L’insomniaque (serait) sublime, seuls dorment les abrutis » (17).

[5] Ceci occupe une bonne partie de l’ouvrage (35-93).

[6] Voir à partir de la page 165. Dès la page 160, le sommeil est perçu à travers le monopole de l’État. Les plus vulnérables en sont privé.e.s, leur droit leur a été ôté, tel est le cas des campements de Calais où les personnes sont délogées la nuit et leur sac de couchage gazés.

[7] Des pages 231 à 242.