« Les deux bouts de la nuit »

 

- CAZA

 

 

 

 

« La nuit, transfiguré, je mens, qui s'y opposerait ?

Le reste du temps, je suis presque vivant – un peu comme une andouille. »

(Rufus Tucru, Mémoires troglodytes. « M » éditeur.)

 

 

 

I. « Je suis fatigué, je vais me coucher. »

 

Je me suis levé pour fuir une discussion en compagnie de Jules et Jim autour d'une table qui n'en finissait pas (la discussion, pas la table).

Je me suis alors aperçu que, en fait, je me levais de mon lit, ce qui voulait dire qu'avant je dormais et que maintenant je peux passer au présent : je suis réveillé et j'ai envie de pisser, alors j'y vais. Puis j'y retourne (dans ma chambre), je me recouche dans le sens longitudinal et là je me retrouve juste en train de sortir de table en disant aux autres « Je suis fatigué, je vais me coucher. »

Et en effet, je vais me coucher. Ou en fait je vais me re-coucher. Quand je reviens à la table, Jules me dit « Tu dormais quand on est arrivés, tu nous a manqué. » Et Jim ajoute : « Tu nous as manqués. » Je me gratte la tête, mais de l'intérieur, en essayant d’évaluer la différence entre manqués et manqué, dans ce contexte. Puis je retourne au lit.

Les mâchoires de la porte de ma chambre se referment avec un claquement sec.

Au troisième bâillement profond, j'éteins la lumière, j'étreins mes paupières et il fait noir, enfin – comme dans une taupe.

Je m'endors pour ne plus revenir. (Si je reviens, ce sera de l'autre côté du lit, après avoir fait le tour de la Terre. Jules et Jim m’auront-ils attendu ?) Un continent perdu m'attend, des terrains vagues, du sang, de la sueur et des larmes, de la terre, du vent et du feu, des flingues et des roses, la crinière léonine de la sorcière noctambule Alcina et les couettes de la guerrière amoureuse Bradamante. Je croise des nyctalopes et des somnambules, des randonneurs en rangs d'oignons, des chattes à l'œil halluciné perchées sur les toits brûlants. J’aperçois Lola, aussi, funambule qui va se promener sur les balcons impassibles, sa détonante anatomie toutes voiles dehors, son adoré corps écumant. Les touristes égarés sur les terrasses en tombent blêmes.

« Let's misbehave », chantonne-t-elle. Je misbehaverais bien incontinent avec elle, mais je dors, au sens provisoire du terme. Je balbutie « Rappelle-toi, Lola, il pleuvait sans cesse sur Mars ce jour-là, où sont tes larmes, maintenant ? » (Mais qui donc est cette Lola qui squatte ma nuit ?)

Pendant ce temps, les étoiles percent le plafond, glissent le long des sanglots des violons et restent suspendues dans l'air au-dessus du lit. Le lustre, je voudrais juste qu'il tremble aux notes d’un piano gnossien, avec ses notes perles, mais les souvenirs (recuerdos de la Alhambra) arrivent douloureux à pattes de velours, à pattes trifides de mouettes sur le sable avant la vague sur la grève.

Et d’autres pas, vers moi, entre terre et mer : Rachel, en robe d’organdi, armée d’un Colt 45. (Mais qui donc est cette Rachel démodée ? Et où est passée Lola ?)

« L'aimez-vous, ce collier de perles, belle Rachel ? dis-je maintenant d’une voix brumeuse.

— Ne me prenez pas pour une huître, matelot.

— Mais… Appuyez donc sur la détente, ça vous détendra.

— Les cartouches, c'est quoi, exactement ? Des pépins de citron ? »

(La belle Rachel, décidément, est plus triviale qu'il n'y paraissait au premier abord.)

Au-dessus de moi, je vois ma calotte osseuse comme un ciel frappé d’horreur boréale. Le plafond fond sur moi. Craquelures du plâtre descendu descendant, cannelures des rideaux, la lampe opalescente au ciel, japonaise comme un ballon d’essai supersonique, les fleurs à ras du sol, le carrelage qui languide les fourmis. Les lumières se sont tues, Rachel a disparu au détour d’une page, la lune est vidée de son orbe, la nuit est assise, assassine : c'est l'enjeu de la déréliction, de la décomposition très lente des livres dans l'armoire licencieuse, de la douleur de mater du lit la TéVé. (C’est donc ça, je matais la TéVé ? Moi qui croyais dormir !) D’un coup d’œil opportun, j'achève les lampes bancales et leurs abat-jours de cretonne dépressive.

Mais j’ai beau faire, je vois toujours le vieux monde tomber de l’écran – tout pixélisé. Les ancêtres s'enfoncent dans le couloir de la mort de leur prison de retraite. De sordides affaires génétiques parcourent la TéVé, enchaînées à l’actualité. La laideur est partout, même dans les cerveaux des philosophes fous. Les horizons funèbres de Bossuet n'en finissent pas d'être lus et relus par des hommes debout en jaquette pingouin. La délinquance est encore et encore victime de son succès. Les sylphes sont atteints de syphilis et les concombres encombrés d'hysterica coli.

 

 

II. Nous irons manger des croissants sur la Lune.

 

C’est au tour d’Eva, Miss Terre, mi-Terre mi-Lune, de venir dans ma nuit, avec sa chair féroce, ses bras enlacés de serpents. Elle a une étoile tatouée à la place du cœur entre ses seins imaginaires.

« … si la nuit te prend dans ses barricades mystérieuses, me dit-elle, comment te rendra-t-elle ? Et dans quel état ? » (Mais qui donc est cette Eva si sarcastique ? Et qu’est devenue Rachel ? Et Lola ?)

Le lit s’est alourdi sous nos poids réunis, mais la chambre autour est devenue plus légère – c’est le vent d’autan de ses yeux, rien de plus, qui m’emporte comme une colonne de bulles dans une cheminée thermale. La flèche décousue de sa bouche atteint son but. Armé d'un cerf-volant, j'escalade les falaises lunaires, c'est là que le vent souffle le mieux. Une harde d'hippocampes nage dans mon cerveau, volume sans haut ni bas, et mes mains saignent sur le fil barbelé de la bride emberlificotée dans les cornes du croissant de lune. Ma tentative d’envol est un lamentable échec. J’abandonne. Je me réveillerais bien, mais il est une heure du matin et Mozart est toujours là, heureusement, avec l'adagio du concerto pour piano n° 23 en la majeur. « La musique est une illusion qui nous console de toutes les autres », dit-elle encore, cette Eva sarcastique, citant Cioran, avant de disparaître en un buisson ardent dans un cratère de la face cachée.

Je somnole farouchement dans mon scaphandre spatial. De la glaise est au sud, aux abords du Palus Putredinis, mais il serait imprudent d'essayer de traverser celui-ci pour atteindre l'île noire : les sables acrimonieux et les boues rouges sont avides, elles ne rendent que des os bien rongés. C'est pas beau à voir.

Mes draps tombent en lambeaux sous mes épaules. Je me recale entre mes deux oreilles sur mon traversin masseur. Il me prend la tête et me la retourne comme une crêpe. Mais c’est trop tard : je ne dors plus et mon matelas s'ennuie (ça devait arriver).

Je pourrais me lever, sauf que l’insomnie du petit matin il faut en profiter. Armé d’un couteau à beurre, je tranche dans les brumes de la baie de Somnore. Je sens encore le goût sur ma peau du bouillon de la veille et l’odeur de la dernière note bleue du violon sur laquelle je me suis endormi. Alors je sors de ma table de nuit un cahier à petits carreaux et j’écris à la sueur d'une bougie d’une écriture de soie, lisse, glissante. Je bariole la surface du papier comme on tatoue un os. C’est un bonheur défiant toute concurrence. J’écris : « Je me suis levé pour fuir une discussion en compagnie de Jules et Jim autour d’une table qui… » J’arrête : j’ai l’impression de me répéter. Et puis en fait j’aimerais bien dormir encore un peu. Pour ça, il faudrait que j'éteigne toutes les lampes à l'intérieur de ma tête, mais il paraît qu'on peut en mourir – ou en devenir fou. (Est-ce par manque de sommeil ou par manque de rêves ?). Non, c’est trop tard : l’aube est là, toute blême.

 

 

III. Enfin la nuit a mis fin à ses jours.

 

À cinq heures, les oiseaux même pas ils chantent. (C'est quoi, ce français ?!) Les anges corrompus sont au bout du rouleau. Il est temps de passer la ligne : entre la nuit et le jour, les pointillés de la frontière sont très méchants, du moins quand on n’a pas le mot de passe. Mais je l’ai : « Schibboleth ». Sortie de secours.

Encombré par une virilité cadavérique, droit comme un angle, arraché à mes draps, je débarque dans une ambiance de film est-allemand sur la descente de lit, tel un naufragé sur la plage de l’île du docteur Némo. Sortir de cette nuit, c’est comme fouler la terre ferme après une longue errance en mer. J’ai quelque chose de centripète, encore, dans la nuque, des sargasses qui me hantent. 

« Où est passé tout le monde ? Lola, Eva, Rachel…? »

Personne ne répond, bien sûr, j’ai trop rêvé de ces anciennes amoureuses… et je me sens tout schématique. (« Ne regarde pas en arrière », grince une voix derrière moi. Je ne me retourne pas, j’ai trop peur de cette voix sorcière encore nocturne, engoncée dans mon cerveau reptilien.)

La nuit m'a étiqueté au long cours, a dérivé mes recuerdos qui s'embrochent les uns les autres. Eux et moi observons les traces de ces rêves de la pire espèce ici abandonnés – des pas sur la grève. Je ne sais plus très bien si je suis ici dans « ma vie » ou dans « le commentaire de ma vie ». Ça fout le vertige.

Sous les larmes des anges déçus, je récupère mes yeux. Mes gencives ont saigné. Je ramasse mes dents, perles sur l'oreiller et je les recolle une à une (il faut d'abord que j'aie retrouvé mes doigts, bien sûr). Pour les pieds, c'est plus simple, ils sont restés dans mes pantoufles, debout sur la moquette. Je n'aurai qu'à les enfiler, mais après la douche, quand ils auront désenflé. Pour l'instant je rampe en accordéon jusqu'à la salle de bain en murmurant à l’oreille des araignées qui me saluent au passage, obséquieuses. Elles m'écoutent gravement et approuvent en dodelinant du chef.

La douche est comme prévu : mouillée. L'eau, trop calcaire, me raye la peau avec un grincement de craie sur un tableau. Des saumons me remontent le dos pour aller frayer sous mon scalp – j'ai l'habitude. Des grenouilles domestiques chantent « Prélude et Mort d'Isolde », cette infinie respiration où l'on perd le souffle.

Quand je sors de la douche, mes escargots préférés m'ont apporté mes pieds, je n'ai qu'à les enfiler et à les orienter vers la sortie. C'est que je n'ai plus le choix : quand le lendemain ouvre ses portes, il faut bien y entrer, même si prématuré, même après seulement une ébauche de nuit. (Mémoire des nuits mouillées comme les poules et leurs chairs dispersées, flatitude des mouches émerveillées par le soleil matin.)

Reste à tenir debout, à marcher, à affronter le jour. Faire acte de présence. Voir les choses en face. Choisir son camp. J’allume la radio mais elle ne sait plus quoi dire. Des baffles, il ne sort que du lardon. Personne ne sait ce qui va arriver. ¡ Cuidado ! Quand c'est le lendemain, tout peut être différent : l'anticyclone peut être devenu cyclone ; la TéVé peut programmer une nouvelle série policière scandinave ; à moins que ce soit la Corée nordique qui ait jeté une bombache sur les USA ; Nice peut avoir battu Metz à la pétanque joyeuse ; ma sorcière reptilienne peut être partie avec Éric son kiné. Etc. Il peut s’être passé tant de choses au cours d'une nuit, surtout entre le 28 et le 29 octobre, avec le passage à l'heure d'hiver. J'attendrai le courrier pour en savoir plus.

Pour l’instant, je regagne la cuisine où Jules et Jim finissent la nuit en buvant du café et en mangeant des croissants. Ils ne m’en ont pas laissé, ces goinfres. J’en suis tout décousu. Je constate aussi de visu qu’ils ont été rejoints par deux filles qui dorment dans leurs bras. Eva et Rachel, peut-être.

Je m’empresse de dépecer une capsule de café, puis, ma tasse à la main, je sors dans le jardin. Dehors, c’est l’automne et les feuilles crient en tombant des arbres, c'est sans doute que le monde va mal. Pourtant il y a Lola, là, qui m’attend au pied du perron, tenant un sachet de croissants qu’elle vient d’acheter en bas de la rue.

« Let's misbehave », chantonne-t-elle. Son sourire au grand jour miroite toutes ses dents et me raccommode.

 

 

 

 

 

 

À propos du/de la rédacteur.ice :

 

Philippe Caza est connu avant tout comme illustrateur de SF, auteur de bandes dessinées (Pilote, Métal Hurlant) et de films d'animation ("Gandahar", "Les Enfants de la pluie"). Coté écriture, il participe depuis fin 2018 à diverses publications (papier et numérique) comme les anthologies Arkuiris, Mille-Saisons, Le Chien à deux queues, etc. ou les revues Galaxies, Gandahar, etc.

http://www.bdebookcaza.com/