« Enfin prendre forme »

 

- Marion Dorval

 

 

Aux abords du noir, il y a la tendresse.

            Elle nous demande de nous bercer, ça tombe bien puisqu’il est l’heure de dormir. Je veux écrire pourtant. Le jour tout nous sépare : les horaires imposés, les allées et venues d’un point à l’autre, les tâches qui imposent au corps la concentration. Je peux rêver aussi mais les contours sont moins doux. La nuit, son enrobage qui sied à mes divagations, sa densité rassurante. La solitude implacable certes, mais comme elle s’impose à chacun alors on est quittes, non ?

            Le seul espace qui nous réunisse vraiment – je suppose – par le vide qu’il contient. Tous ces possibles entre les constellations et d’ailleurs je songe à apprendre leurs noms – j’ai horreur du name-dropping mais pourquoi pas essayer, entre deux lignes, de placer une étoile ? Le jour j’entasse quelques idées en espérant que la nuit saura les sublimer par je ne sais quel tour de force transmis à mon propre poignet sur le clavier.

 

            Je suis soulagé·e qu’on parvienne enfin à l’arrêt du jour.

            Je n’ai plus rien à prouver. Je peux bien écrire en dehors des clous. Ce qu’on attend de moi ? Je n’y réponds plus à cette heure, il n’est plus question d’atteindre la centième page ni même de finir l’article pour demain. D’autres urgences attendent : mes poignets ankylosés reprennent de la vigueur car même vidés ils demeurent chargés de tout ce que j’ai tu dans la lumière du jour. Alors nous voilà au plus velouté des moments, ce nocturne désiré pour ressusciter l’Autre. Je ne sais plus trop qui c’est d’ailleurs, moi ou un·e autre.

            Il est vingt-et-une heures trente ici et j’enchaîne les lignes comme une héroïne en plein shoot. C’est la trêve des contraintes. Il y a des paquets qui s’entassent sans ponctuation, monceaux de mots morceaux de maux enfouis. Il y a des espaces qui se font aléatoires quand je saute du coq à l’âne. Débridée, mon écriture part dans tous les sens, pourvu que son allure n’obéisse plus à rien qu’au mouvement qui m’agite. Je suis langoureux·se inassouvi·e nerveux·se lévitant au-dessus du flot pour mieux le contenir. On ne sait jamais. Tout est question de vitesse. Ce temps est aussi celui d’une douce perdition. Le jour je contrôle : projets, trames à poursuivre, échéances, structure… Dans le berceau du noir, je livre le pire en priant pour que le meilleur se fasse jour. Ces ribambelles de phrases surannées, ces mots assassins pour défier mes démons, et puis les vilaines assonances.

            Mes tendres anfractuosités s’illuminent à ce moment parce que l’hiver leur donne la possibilité de se révéler plus tôt qu’une autre saison. Livrer tout en priant pour que ça me délivre moi ou l’Autre.

Cette heure. Où j’écris sans relâche par moi-même, pour toi, vers toi, pour me retrouver en nous. La nuit a dû tomber quelques minutes plus tard pour toi. Mais il y a cette conjonction des tombés du corps, ces moments où il faudra bien admettre notre nudité la plus totale. Le jour je lutte pour être invincible, toi aussi. Je reste invisible. Dans le noir, mes failles sont mes parures pour non pas refaire l’histoire, mais plutôt reconnaître la force qu’il me reste encore pour inscrire mon espoir, mes angoisses, mon amour. La nuit je ne peux plus reculer. J’entame d’ailleurs une course de fond et toujours les minutes semblent défiler bien plus vite que durant le jour. Précieuses heures qui dévoilent et détalent à chaque fois. Lutter contre le sommeil et continuer à écrire parce qu’on ne sait jamais : quelque chose pourrait en sortir, qui n’aurait rien à voir avec tout ce qui s’est tramé jusque-là.

            Je n’ai plus la notion de rien. Je sens que tu es là quelque part. Si tes mots d’avant pouvaient parler, ce soir ils sonneraient comme ça – c’est-à-dire comme vérité intemporelle. Il est presque vingt-deux heures et cette fois la nuit est partagée dans tout notre fuseau.

            Je reprends le fil de la page d’hier : thèmes récurrents, obsessionnels, laminés, crayonnés, illustrés (j’ai besoin du dessin pour reprendre souffle entre quelques lignes). Je vais finir par t’apparaître à force de penser à toi.

            Quelle forme ai-je la nuit ? Celle d’une·e tendre qui veut se faire aimer, celle d’un·e désirant·e qui sait aimer, qui peut être tout à la fois sans avoir à choisir. Mes identités se reflètent et ricochent entre toutes les lignes. Je rejoins l’ensemble des autres sans exception, et dedans il y a forcément cet autre moi, et peut-être toi aussi avec un peu de chance. Je vise large mais puissamment. J’embrasse à l’infini les signes. Ce ne sont pas des mots vains. J’endosse tout et son contraire, aux extrémités les mots déchaînés pour sublimer ma vérité.

            C’est le lendemain que ça m’apparaît ridicule. Au moment où ça défile : rien. Je trace, j’enfile, je dévide la bobine. Tout ce que je n’ai pas dit, pas montré, pas su faire comprendre, tout ce que j’ai retenu douze heures durant minimum, les masques, les façades, les replis aimables… Heureusement il y a ce refuge où je peux aussi rêver à être moi sans avoir à l’éprouver. Le papier est si vulnérable d’habitude que l’écran me paraît l’ultime et dérisoire armure pour esquiver mes propres marques, celles qui parleraient trop fort en plus du signe. J’ai peur de la forme des lettres la nuit. Elles deviennent folles et rendent le stylo frénétique, ce qui ravive la douleur de mes mains peinant à suivre le débit. Plus de marges, plus d’interlignes réguliers. Je couvre, recouvre, et plus je recouvre plus je me découvre. Le papier : pour le jour seulement. La nuit : trop dangereux, si on me surprenait possédé·e pieds nus tête penchée vers le sol arrimé·e à l’étendue blanche gestes abruptes élancés ou saccadés pour nourrir la surface affamée. Je me protège en transposant ce processus sur l’écran. D’une ligne à l’autre dans un saut régulier. Je n’ai pas à contrôler l’espace ni la trace, on s’en charge pour moi. Je me laisse avide parcourir par les soubresauts du clavier sous mes doigts. En apparence se dessine un texte semblable à tout autre : typographie neutre, paragraphes, page formatée. Je pourrais le ranger dans le dossier « ecriture 2021_projetsencours ». Avec un nom neutre. Malgré tout je vois ressurgir tôt ou tard la vérité. Ce fichier ne s’appellera pas « ecrituredusoir ». Il portera le nom du brouillon – bouillon dans lequel je marine depuis un moment, dont les effluves m’ont déjà suggéré le vrai nom. Le vrai nom c’est celui qui apparaît la nuit entre les lettres, quand je les ai mélangées anagrammées. Il en ressort les significations mystiques que le jour occultait. C’est la nuit que m’apparaissent ces arrangements secrets qui lient les noms entre eux. Est-ce que quelqu’un d’autre que moi comprendra ? En cette heure j’en doute tout autant que je suis persuadé·e d’avoir percé le mystère des combinaisons lettrées des deux noms principaux du texte. La nuit me donne ce courage d’écrire ce que j’aimerais dire à haute voix le lendemain. La nuit est faite pour ça je crois.

 

            Une autre nuit. Je pensais dormir. La nuit porte conseil il paraît. La nuit me réveille surtout quand le conseil est en phase de maturation. Je ne le laisse pas finir son boulot pour entrer dans mon cerveau. Je l’interromps pour mieux l’appliquer illico. Il concerne la direction de mon travail. Les tournures à choisir, le ton à adopter : j’étais dans un demi-sommeil et voilà qu’une forme de prescience me ramène à un état de conscience diurne. En plus agité. Il y a des tensions, dans mon corps et dans ce qui me vient. C’est que j’aurais voulu avoir un crayon au bout des lèvres pour capter tout ce qui passe dans ce flot. La nuit choisit souvent cet instant pour me torturer : me lever ou rester couché.e ? Noter ou laisser tourner les mots en boucle ? Est-ce que je risque de rater la phrase ? Est-ce que si je ferme les yeux à nouveau, tout va s’évaporer, me laissant faible jouet de mes illusions ? Je garde le regard fixe pour mieux retenir ce qui déferle à présent, entre bouts de rimes et phrases-proverbes tantôt sentencieuses tantôt cocasses et parfois un espoir ou un élan me semblant bien sentis.

            Imbibé·e, non d’alcool mais d’impressions, je tourne et retourne dans mon lit. Trop flemmard·e parfois pour me lever, je tente vainement de répéter les mots qui me viennent dans ce demi-sommeil. Il y a ceux qui sont faciles à mémoriser. Ce sont les mots totems, ceux qui m’accompagnent même le jour, me bouleversent et hésitent à envahir la page car ils sont de trop. Ils sont fous, démesurés, ils me dépassent. Je n’ai pas les épaules pour assumer ces mots. Dans ce tohu-bohu de signes, il y a aussi les mots qui décident de s’associer pour les coups les plus tordus. Les combinaisons hasardeuses auxquelles le jour m’empêche d’accéder pour je ne sais quelle raison. J’assiste à ce défilé comme si j’étais videur.se d’une boîte de nuit. Le tri se fait facilement : à la tête du client. Les beaux mots pourront danser, les bolosses seront sur le côté. Pas de pitié, je discrimine sans états d’âme. Ceux qui réussissent cette première épreuve valent la peine que je les note. Que j’accomplisse cet effort de me lever quelle que soit l’heure. Plus je ressasse, plus il y a de chances que je repasse mon corps à la verticale pour ensuite remettre les mots à l’horizontale sur le papier.

Je me glisse hors du lit et quitte la couche de mes peurs. Dirigé·e par je ne sais quelle force, mes pieds me mènent hagard·e jusqu’à l’écran. À cette heure il est plus facile de saisir les mots plutôt que de les écrire sur le carnet. Je n’ai plus le temps pour le stylo, j’ai des kilomètres de sentences à vomir sur le bloc-notes de l’ordi. Ça urge et je n’ai qu’une trouille : que les mots s’envolent, qu’ils m’échappent. J’ai peur de l’à peu près, j’ai peur de ne pouvoir restituer de façon exacte ce qui m’est venu quelques minutes plus tôt. Seul le rythme peut m’aider à mémoriser les bouts de phrases et à saisir l’idée générale pour la développer plus tard. C’est le critère. Si ça danse à voix basse dans la tête, sans ouvrir la bouche, alors je pourrai transférer sur l’écran. Alors peut-être, plus tard, en plein jour, la deuxième épreuve sera remportée par les prétendants. Survivre à la nuit : voilà l’ultime défi pour mes mots nocturnes. Des vampires confrontés au jour à venir.

 

            Demain il y aura la gueule de bois. Les choix délicats pour conserver ou non ce qui a jailli le temps d’un éclair semi-conscient. Il y aura du pathos, du ridicule, du léger, du répétitif. Qu’est-ce qui s’est passé à cet instant pour que je me laisse emporter par un mauvais courant ? Ça filait droit et pourtant ça a salement dévié. Je n’ai pas failli à l’écriture. J’étais dans les mots et je n’y pouvais rien. Certaines nuits je ne sais plus ce que je veux voir apparaître le jour : du tendre et beau ou bien du brut et combatif. Le mélange se fait sans que je puisse intervenir. Il appartient à la nuit d’opérer, je ne dois pas la regarder faire. Je suis le sbire du magicien, je passe les éléments, je transfère à qui de droit. Je ne suis pas responsable, si ? Oh je ne suis pas responsable des mots de la nuit. Ils existaient déjà avant moi, je n’ai fait que leur redonner leur place quelque part. Voilà ce que mes mots du jour racontent pour me convaincre que ce n’est pas ma faute si j’ai tout dit à l’abri de la lumière. Du moment que je ne répète pas tout le jour. Il y aura les mots à tempérer pour ne pas heurter ou faire fuir. Il y aura ceux à enrober pour soigner. Et ceux qui resteront tels quels. Ce sont les survivants nocturnes. Les mots des petites heures impalpables tournent par leur trace le miroir vers l’exact reflet que je n’osais regarder.

 

            Avant l’aube enfin. Je me précipite pour noter un rêve. Les détails en sont si nets qu’il me faut grande force et concentration pour ne rien oublier. Les scènes défilent à l’envers. Les mots ne sont pas toujours justes, qu’importe. Il reste la trace du rêve. Ce sont les mots des petits matins noircis des épopées nocturnes. Tant qu’il fait encore noir je peux aussi délivrer cela. J’aurai enfin pris forme, même grise sur ce carnet. Il reste dans le rêve le tendre aveu des mots à venir, pour une autre nuit. Je n’ai pas failli à l’écriture, ni cette nuit ni celle d’avant.

 

 

 

 

 

 

À propos du/de la rédacteur.ice :

 

Marion Dorval est une artiste pluridisciplinaire. Elle allie différents canaux et supports pour donner voix et souffle à ce qui est tu : chant improvisé, mouvement, poésie, créations textiles. À travers les mots, tenter de tisser des liens par tous les moyens, entre corps, voix, voies, pour rapprocher les langages intérieurs et toucher à ce qui fait trace.

 

Elle écrit entre autres sur son blog https://mariondorval.home.blog

 

Autrice du recueil de poésie « En traces », 2020.

Lauréate du prix 2018 Les Dénicheurs – Maison de la Poésie d’Avignon

Lauréate du concours organisé par Yakshi Compagnie 2019 : lecture à voix haute du poème retenu par Laura Lutard, comédienne, lors du festival Off d’Avignon