« Initiation aux nocturnes de la formation de soi avec le monde et au cours d’une vie »

 

- Gaston Pineau

 

 

 

Introduction 

 

            Inaugurer la naissance de cette revue Écriture de soi-R avec ce premier numéro thématique intitulé « NOCTUNRES » est vraiment très spécial, et pour moi génial et inespéré. En effet offrir une possibilité d’expression sociale aux expériences nocturnes à la fois intimes et immenses de formation de soi n’est pas fréquemment à l’ordre du jour. Je n’ai rencontré cette occasion que deux ou trois fois au cours de ma vie d’octogénaire. Mon cœur a bondi de joie quand une amie m’a informé de ce numéro. J’ai fait rapidement une proposition d’article. Pourquoi ? C’est à cette question que cet article veut tenter de répondre.

 

            Je commencerai par une brève histoire de vie avec cet étrange nocturne qui m’est tombé dessus dès mon entrée dans la vie adulte. Je n’ai pu commencer à exprimer cette expérience que dix ans plus tard par un premier balbutiement personnel sans réceptivité sociale. Cinquante ans passent. La seconde partie de cet article me donne l’occasion de sortir ce balbutiement de la nuit des temps. Au-delà de son intérêt personnel, ce texte témoigne de la difficulté de ces écritures d’expériences nocturnes de soi. Arriver à une première version présentable est déjà toute une épreuve. Cette présentation ne soulève pas forcément une audience planétaire enthousiaste. Deuxième épreuve à vivre.

 

            Cette expérience initiale fut assez puissante et fondamentale pour me propulser dans la vague montante d’une nouvelle professionnalisation d’acteurs-formateurs-chercheurs en formation continue. Elle m’a fait produire jusqu’à maintenant, même après la sortie institutionnelle du travail, un certain nombre d’écrits exploratoires pour tenter de me former/transformer, sans trop me déformer, avec ce monde nocturne à articuler avec le monde diurne. La troisième partie opèrera un survol d’écrits personnels publiés, explorant cette formation de soi avec cet éprouvant nocturne. L’espace manquera pour s’attarder sur chaque écrit. Mais j’espère qu’il sera suffisant pour identifier dans le ciel obscur infini de la nuit, quelques lumières scintillantes d’une galaxie de formation de soi. Autant de repères d’orientation pour s’initier à transformer cette succession chronologique jour/nuit répétitive en rythmes auto-écoformateurs aussi bien du quotidien que du cours de la vie.

 

 

I. Brève histoire de vie avec le nocturne.

 

            Je suis né avec la guerre 39-45 qui a accéléré le passage d’une civilisation rurale à une autre à dominante urbaine. Je suis un produit de ce passage bouleversant le marché de l’emploi et la reproduction intergénérationnelle des métiers. Trente ans après, cette métamorphose a produit à la fois le soubresaut de 1968 et en 1971, la loi de la formation continue dans le cadre de l’éducation permanente, ouvrant ce qu’on appelle l’an 1 de la formation continue. J’ai dû donc me débrouiller, émigration incluse, avec une problématique d’insertion professionnelle en pleine transformation.

 

            Cette entrée singulière a construit un parcours d’apprentissages problématiques de la vie, tendue entre ordres du jour et désordres des nuits. D’abord, comment conjuguer pratiquement, et pas seulement de façon imaginaire, les écarts nocturnes entre envolées d’amour et agonies mortelles ? Ensuite, comment en articuler les résultats toujours précaires et changeants, pour gagner sa vie sans la perdre ? Réaliser ses rêves sans dépendre totalement des pré-programmations officielles ?

 

            Des écrits personnels ont exprimé ce parcours d’apprentissage d’alternance jours/nuits, diurne/nocturne. Ils l’ont même, j’ose dire, en grande partie formé. Ils ont été performateurs. Mon passage à la retraite a réactivé cette problématique nocturne, la rendant même plus éprouvante, le trou noir se rapprochant. Cette proximité a provoqué l’écriture, avec des compagnes et compagnons de la nuit, de Histoires de nuits au cours de la vie (Lani-Bayle, Pineau, Schmutz-Brun, coord.). Un grand philosophe inspirateur, professeur à l’Université de Nantes, y a écrit l’« Éloge de la pensée nocturne » : « ce n’est pas la nuit profonde du scepticisme ou du désespoir, mais le clair-obscur de la problématisation » (Fabre, Histoire des nuits au cours de la vie, 4). C’était il y a dix ans.

 

            En 2021, l’âge aidant, le besoin se faisait sentir d’une boucle réflexive sur l’ensemble de mes écrits publiés pour faire le point sur mes apprentissages de cette alternance jour / nuit à vivre au cours des âges de la vie. Je visais à intégrer les acquis des âges précédents pour mieux affronter l’épreuve finale. C’est comme si, après les phases de rupture et de transition de tout processus initiatique, s’imposait en finale, la troisième phase d’intégration. Comme tout le monde j’ai dû composer avec le brouillard de la vie. Mais mon entrée nocturne m’a obligé à une conquête spécifique de mes temporalités. À quoi cette conquête m’a-t-elle initié ? Quels acquis puis-je en tirer ? Sont-ils valables pour finir ? Et pour d’autres ?

 

            Autant de questions qui me travaillaient en clair-obscur dans mes insomnies nocturnes qui s’allongent quand on vieillit. Ce numéro s’est présenté comme un moment opportun pour les traiter. Grande reconnaissance à ses conceptrices.teurs.

 

 

II. Expression d’une expérience nocturne, au passage à la vie adulte en 1965

 

            L’expérience nocturne de mon passage à la vie adulte, à vingt-cinq ans en 1965, n’a pas produit un Voyage au bout de la nuit comme Céline. Elle a provoqué seulement un début de voyage à l’orée de cette nuit : je n’ai pu l’exprimer et l’écrire que dix ans plus tard, et sa publication a été refusée. Tout ça parce qu’une journaliste avait sollicité un entretien.

 

            Elle préparait un numéro de revue sur l’alternance en formation professionnelle. Elle avait entendu parler de moi comme un cas études/travail intéressant. On s’est retrouvés face-à-face sans trop savoir comment commencer. « Raconte donc ta vie, me dit-elle, je verrai bien quoi en faire. » À trente-sept ans, j’avais un peu de matière première. Deux heures d’enregistrement plus tard, elle conclut : « Je n’ai pas le temps de tout réécouter. Fais une synthèse écrite. Je la publierai. » C’était à Paris. Je travaillais au Québec. Je repartis donc avec cette demande. Au bout d’une laborieuse écriture de quinze jours/nuits, je lui envoie cinq pages, tout heureux de cette perspective de publication. J’étais responsable de recherche dans une faculté émergente de l’Éducation Permanente à l’Université de Montréal. Et j’avais besoin de publications pour attester de ma compétence. Quasiment par retour du courrier, je reçois le verdict : « Impubliable. La vie n’est pas si noire. Et tu serais trop vulnérable. » J’avais trop situé l’alternance études/travail dans l’alternance jour/nuit qui, presqu’à notre insu, conditionne naturellement et culturellement nos emplois du temps. Impubliable donc dans une revue de formation professionnelle : trop de nocturnes frisant le dramatique et trop de dévoilements intimes pouvant devenir sujets/objets d’interprétations psychologiques malveillantes.

 

            Déçu, je balance les cinq pages dans un tiroir. Mais le titre s’imprime dans ma tête : Autoformation et quotidienneté. Ce titre a fait émerger du magma nocturne tout un champ de recherche-action-formation, à l’ampleur des horizons ouverts par la chute du mur scolaire séparant éducation et vie adulte. Ces Horizons du monde (Axelos) reculent quand on avance. Constitués par deux réalités aussi différentes que le ciel et la terre, ils ouvrent des perspectives infinies, inédites et inouïes. Elles enivrent les un.e.s et raidissent les autres. Les yeux sont si peu accoutumés à voir si loin que doit être soupçonné tout.e voyant.e trop catégorique : ces horizons révèlent-ils le déploiement de la réalité évolutive et formative de toute la vie ou au contraire son illusion? Comment déterminer le rationnel et le mythique de ces horizons, si ne sont pas travaillés le mythe de la rationalité et la rationalité des mythes ?

 

            En tous cas, l’année suivante paraissait mon premier ouvrage, coédité en France et au Québec : Éducation ou aliénation permanentes ? Repères mythiques et politiques. Ces repères m’ont profondément aidé à labourer les horizons formatifs ouverts pour sortir cette alternance jour/nuit d’un inconscient écologique abyssal. Comment passer d’une répétition chronométrique de plus en plus végétative à un apprentissage rythmoformateur, par des alternances intégratives des multiples temps et contretemps du cours de la vie ?

 

Voici donc ce texte initiateur intitulé « Autoformation et quotidienneté » :

 

Cette nuit alpestre n’avait pas d’étoiles, mais elle m’avait. Elle ne m’avait pas eu complètement par surprise, par traitrise. Elle était tombée sur moi progressivement, sans bruit et sans éclat, enténébrant et ankylosant un à un mes pas, ma vue, ma voix. Et par une sorte d’attirance secrète, je l’avais laissée tomber. J’avais laissé la noirceur dissoudre les formes et les repères habituels…me dissoudre moi-même, m’indifférencier dans un inconnu nocturne. C’était l’heure. Il n’y avait pas à chercher d’autres lumières. C’était la fin du jour. À vingt-cinq ans, c’est un peu tôt.

Mon projet de libérer le quotidien s’éteignait ; ou plutôt s’éteignaient les moyens institués de libération. Ceux qui sont proposés par les écoles, les églises ou les partis, de jour et de nuit, mais dans des salles enluminées, avec force voix, musiques et lumières. Ces moyens m’avaient, comme disent savamment les sociologues, socialisé ou acculturé. Ils m’avaient mobilisé et fait parcourir un bout de chemin. Ils m’avaient fait partir de mon petit village breton de l’intérieur, à onze ans, pour effectuer des études classiques. Mais ce classicisme de salon, de sacristie, de classe, cultivait mal ma nature terrienne et ferrugineuse (mon père était forgeron), ainsi que mon projet socio-spirituel de « sauver » le quotidien.

 

À dix-neuf ans, sceptique à mort sur la capacité de l’intelligence à rejoindre quoi que ce soit et qui que ce soit, je retournai aux champs comme ouvrier agricole. Si le travail intellectuel, pensais-je, était plus un obstacle qu’une aide pour approcher ce quotidien, le travail manuel, lui au moins, m’enfouirait en lui. Et il m’a enfoui, puis laminé, déscolarisé, enterré. Le quotidien le plus brut, c’est-à-dire celui du rapport direct, répétitif et prédominant à la matière, est devenu le mien.

            Rapport direct, car entre le manœuvre et la terre, le fer ou la pierre, ne s’interpose qu’un outil élémentaire – une pelle, une pioche, un marteau, un burin, des tenailles – à manier selon un geste élémentaire. Il faut simplement faire corps avec cet outil pour lui transmettre son énergie. Toute l’intelligence est de se matérialiser pour l’épouser, ainsi que la terre, le fer, ou la pierre qui est en face, de façon à sentir le meilleur angle d’attaque.

Rapport prédominant, car les rapports aux signes, les rapports symboliques sont réduits au minimum : quelques signaux ou consignes à respecter, quelques ordres à recevoir, des interjections, des jurons ; de même les rapports aux personnes, les rapports sociaux sont restreints, surtout pour un ouvrier agricole de petite exploitation. Et souvent les équipes ne sont que la juxtaposition de travailleurs interchangeables, perdus dans un corps à corps mécanique avec tel trou ou telle portion de tranchée à creuser ; les arrêts servant à reconstituer quasi exclusivement la force de travail.

Rapport répétitif, car c’est coup par coup, pelletée par pelletée, à longueur d’heures, de journées et d’années que se vit le rapport à la matière.

Ces quotidiens dominés de boulot-dodo presque clos m’avaient transformé plus que je ne les avais transformés. Ils m’avaient rendu sans parole, quasi muet, à l’image de mes compagnons de travail, ne parlant guère que par monosyllabe pour dire les choses élémentaires. Après les mots, j’expérimentais directement les choses. Et il n’y avait pas de correspondance. Les mots et les choses n’étaient pas en prise; ils étaient décrochés, sans sens. Les mots produits des classes dominantes, créaient un monde verbeux, venteux ; les choses, affaires des classes dominées, un monde opaque, calleux.

 

Et je n’y voyais plus rien : c’était la nuit, c’est-à-dire d’abord la disparition des choses et des mots du jour. Leur non-adéquation, leur non-sens a beau avoir été expérimenté, ils n’en constituent pas moins les appuis familiers de l’existence journalière. Leur disparition, leur dérobade introduisait un déséquilibre supplémentaire qui m’entrainait je ne savais où. La nuit – la partie nocturne de la nuit – est le milieu le moins socialisé, le moins balisé par un quadrillage collectif du temps et de l’espace, qui programme pour chacun, la nature et l’enfilade des activités, des choses à faire, des mots à dire. Entre les mots et les choses du jour et le noir complet de la nuit, s’intercale bien le monde à lumière tamisée du spectacle, où pour un fauteuil et une salle climatisée ou un banc et une salle enfumée – selon la classe –, la dureté des extrêmes est atténuée. Mais je n’avais pas le goût de fuir le noir, d’entrer et de m’asseoir. Le noir fait partie du quotidien. Et je ne pouvais pas non plus dormir, l’angoisse tenaillant la gorge et écarquillant les yeux. Méfiez-vous de ceux qui veillent la nuit, ai-je lu plus tard, d’un homme (Nietzche) qui ne devait pas avoir le sommeil facile : « Ô homme ! Prends garde ! Que dit minuit profond ? » (Nietzche, 369).

 

En effet c’est le temps de surgissement des désirs fous, les plus refoulés socialement, de l’amour et de la haine. C’est le temps où du tréfonds de chacun, quand ce chacun n’a pas été complètement éteint par les contraintes du jour et les filtres des écrans, le désir remonte, le désir de n’être pas et de ne pas accepter seulement ce que le jour institue, connaît et reconnaît. Désir sauvage que propulse l’énergie obscure de possibilités non réalisées, sous forme de non, d’opposition, de négation du déjà-là. Aussi les pouvoirs du jour redoutent ces temps nocturnes, les enserrent au maximum entre les enseignes au néon, les éclairent des leurres du show-business, des différentes industries du spectacle et de consommation des corps, des images et de l’argent. Ces leurres créent un monde intermédiaire d’images permettant de compenser les frustrations du jour et de désamorcer les velléités de la nuit. C’est pourquoi tant de désirs de différence, de changement, de révolution ne voient jamais le jour. La première affirmation des « non » nocturnes est aveugle. C’est une force énergétique brute, réactive, oppositionnelle. Elle témoigne de la dynamique de devenirs qui demeureront au stade de soubresauts de moins en moins forts et de plus en plus espacés, si ces « non » ne sont pas travaillés, écoutés, rejoints dans leur négativité elle-même par celui.celle ou ceux.celles qui les profèrent. Ce travail du négatif, auprès du négatif, est un des plus durs qui soit. Il isole au sein d’une nébuleuse où rien n’est clair – surtout pas soi – et où tout est à reconstruire, les mots, les choses, les instruments.

 

Alors commence le travail de l’errance, la longue marche avec comme seul guide, la capacité auto-évaluatrice intuitive, quasi organismique, du désir reconnu comme seule réalité structurante. Et le monde se reconstruit, geste après geste, personne après personne, mot après mot, chose après chose. Mais chaque geste, chaque personne, chaque mot, chaque chose est gagné de haute lutte par un va-et-vient continuel entre les réalités du jour et celles de la nuit, l’extériorisation et l’intériorisation, le social et le personnel, le dominant et le dominé.

 

Ces va-et-vient n’obéissent pas à un processus d’alternance officialisé, permettant de passer périodiquement, en étudiant ou même en professionnel soucieux de compétence, d’un espace social à un autre, de celui de l’école à celui de la production, d’un monde institué à un monde instituant. Non, ces va-et-vient sont permanents, inscrits comme système de tension au cœur même de la longue marche, car ils sont le vécu des contradictions que recèle le quotidien et qu’il révèle à celui ou celle qui veut le saisir :

- contradictions entre les rapports répétitifs aux choses élémentaires de la vie – le travail, l’argent, la satisfaction des « besoins » primaires – et l’imprévu, l’inattendu, l’événement, l’unique

- contradictions entre les positions dominantes des uns et les positions dominées des autres ;

- contradictions entre les réalités écrasantes du jour et les désirs nébuleux de la nuit.

L’alternance est un concept du jour occultant s’il ne fait pas pénétrer au cœur de ces contradictions, c’est-à-dire de la réalité, et s’il institue seulement une navette horizontale entre un système de formation et un système de production déjà structuré verticalement, en correspondance terme à terme, selon une même logique de production-reproduction.

 

Où mène cette longue marche dans les contradictions, qui écartèlent continuellement entre des réalités opposées ? Des docteurs de toutes les écoles, partis ou églises s’emploient à prophétiser des sens eux aussi opposés. Ils peuvent éclairer un bout de chemin. Mais tôt ou tard, chacun.e bute contre la quotidienneté, résidu de toutes les révolutions et lieu de rencontre des contradictions. Alors le véritable travail commence. Travail de sape et travail de construction. Travail que nul autre ne peut faire à sa place. Travail d’autoformation qui seul peut faire de l’éducation permanente un mouvement de libération et non de domestication du quotidien.

 

 

 

III. Survol d’écrits personnels sur la nuit éclairant quarante ans de vie.

 

            Ici non plus, il ne faut pas attendre une envolée littéraire comme Vol de nuit de Saint-Exupéry. Ce n’est qu’un survol de quelques écrits qui ont réussi à percer ce fond nocturne infini de quelques points scintillants. Leur lumière tremblotante m’aide à le transformer en fonds ressourçant. L’espérance est de ne pas ennuyer mais d’offrir quelques repères d’orientation.  Je vais seulement commenter brièvement les intitulés et les références principales (Cf. tableau).

 

III.1. Produire sa vie : autoformation et autobiographie

 

            Relevé des écrits personnels publiés pour s’initier à la formation nocturne de soi.

 

 

Ce premier ouvrage ne projette pas la nuit en titre, mais une problématique plus ample : Produire sa vie : autoformation et autobiographie. Ce titre et cette problématique ont beaucoup été influencés par les percées transdisciplinaires du tome 2 de la Méthode de Morin : La Vie de la Vie. Selon ces percées, la vie est à la fois prose et poésie. Et produire, renvoie autant au travail laborieux de fabrication d’objets que de création culturelle. Ce titre prend aussi implicitement partie contre le courant sociologique de La Reproduction de Bourdieu des années soixante-dix. Mais passer de la reproduction de la vie à la production de la sienne nécessite de mettre en culture le préfixe auto : « Tant qu’on ne pourra concevoir ce que veut dire auto, l’autonomie organisatrice du vivant est condamnée, soit à flotter dans le vide comme un fantôme, soit à se laisser dissoudre par les déterminations hétéronomes » (Morin, 107). D’où la double utilisation du préfixe dans le titre. Ce doublet crée un néologisme, autoformation, en le reliant à une activité plus ancienne, autobiographie.  Ce rapprochement veut indiquer un moyen déjà existant pour l’autoformation et un nouvel exercice démocratisant pour une activité littéraire vue traditionnellement comme réservée à une élite.

 

            Le préfixe auto renvoie à l’action intime d’un soi complexe et mystérieux, à la fois attractif et répulsif. Morin le pointe comme « foyer organisationnel invisible » de la vie. Sa mise en culture implique une révolution bio-cognitive paradigmatique. Car depuis des millénaires, ce foyer invisible d’organisation a été dominé et refoulé par des forces beaucoup plus visibles, physiquement, politiquement, religieusement et scientifiquement. Ces forces visent à imposer leur propre pouvoir selon des ordres du jour très visible, si possible hégémoniques. Face et contre ces pouvoirs à l’ordre du jour, la nuit, le nocturne reste peut-être le dernier espace/temps de résistance offrant des conditions de fonctionnement encore relativement autonome à ce foyer organisationnel invisible de tout vivant.

 

            D’où l’entrée du nocturne dans cet ouvrage, avec le régime nocturne de l’autoformation :

  • le résidu nocturne : une expérience de temps mort / temps fort; le résidu nocturne informel, pas de romantisme, quelques repères;

  • temps nocturne et autoformation : une approche par la négative (disparition des enseignants, des formateurs professionnels et détente des rapports sociaux; disparition des objets et même des sujets de formation; apparition d’un résiduel encombrant); une approche plus concrète (le crépuscule, minuit, l’aube) ;

  • le symbolisme nocturne : le symbolisme de l’inversion; le symbolisme de l’intimité; le symbolisme temporel.

  • Conclusion : la nuit, grande école de l’autoformation.

 

Cette première exploration de ce régime nocturne n’a été possible que grâce à l’aide majeure de Gaston Bachelard et de Gilbert Durand. Bachelard a exploré la nuit selon le double mouvement de « deux grandes marées qui, tour à tour, nous emportent au centre de la nuit et nous rendent ensuite à la clarté et à l’activité du jour » (Bachelard, 197). Dans son prolongement, Gilbert Durand, dans Les Structures anthropologiques de l’imaginaire, a longuement extrait des multiples symboliques multiculturelles, le régime diurne d’une culture rationnelle, claire, précise, découpant le monde en unités distinctes et précises, en bits à traiter ; et un double régime nocturne de communication synthétique et de communion mystique (Galvani, 56-85).

 

III.2. Temps et éducation au long de la vie (1986)

 

            « Time and Lifelong Education » paru en 1986, est ma participation à une recherche coordonnée par Paul Lengrand sur Les Aires d’apprentissage de base de l’éducation permanente menée à L’Institut de l’Unesco pour l’éducation de Hambourg. Paul Lengrand, de façon originale et pionnière, a isolé neuf aires ou domaines principaux de l’éducation permanente : la communication, le corps, le temps, l’espace, l’art, la citoyenneté, l’éthique, la technologie et la science. Et il me demanda de traiter le temps. Je me plongeai dans les grands traités philosophiques et scientifiques cherchant à théoriser ce grand mouvement premier de l’histoire, depuis justement ce qu’on appelle la nuit des temps. Mais n’étant ni philosophe ni physicien et encore moins astrophysicien, je me faisais submerger par ces grandes explorations, jusqu’à en perdre le sommeil.

            Une nuit, l’inspiration m’est venue d’explorer plus concrètement ce que pouvait bien dire l’expression « éducation permanente » au niveau d’une unité temporelle courte : vingt-quatre heures, figure de style ou formule heuristique ? Je l’ai pris à la lettre pour explorer ce que pouvait signifier « Vivre vingt-quatre heures sur vingt-quatre ». Apparut alors clairement le contraste social et spatio-temporel entre jour et nuit : emploi du temps social contraignant du jour contre temps libre individuel de la nuit. Est-ce une bataille sans espoir ? L’éducation permanente ne recèle-t-elle pas un projet temporel spécifique révolutionnaire en s’ouvrant à la nuit comme temps éducatif possible ? Et comment ? En prolongeant le jour avec les cours du soir et bientôt de la nuit entière : l’école à perpétuité ? Ou au contraire en introduisant une autre temporalité éducative invisible encore informelle, qui ferait contrepoids, entraînerait une discontinuité permettant de construire, avec l’alternance jour/nuit, des alternatives éducatives ?

            Je réutilisai alors l’analyse phénoménologique de la nuit amorcée avec Produire sa vie, du double mouvement d’intériorisation/extériorisation des heures nocturnes comme espace/temps singulier d’émergence du self, de l’autos, de soi, à côté ou contre la discipline horaire sociale du jour, souvent hétéronome.

 

            En conclusion, je me servis de l’approche systémique de la personne et des catégories d’apprentissage écologique de Bateson dans son ouvrage Vers une écologie de l’esprit. Pour lui, une personne, n’est pas un organisme isolé, mais une unité entre organisme et environnement, par apprentissages permanents d’unification entre les deux : par réactions réflexes (type1) ; par réactions réflexives élargissant les possibilités internes de réaction (type 2) ; et enfin réactions transformant complètement le cadre contextuel de réactions (type 3). Ces apprentissages de type 3, les plus complexes et difficiles, sont ceux qu’appellent les situations de transition paradigmatique, où est en jeu le passage d’un monde constitué avec des objectifs, objets, sujets, trajets et moyens d’apprentissage relativement reliés, à un autre monde en émergence avec des éléments anciens et nouveaux à articuler. C’est le cas du passage actuel d’un monde moderne hérité relativement stable, à un ou des mondes postmodernes en formation permanente à apprendre. Passage à une ère planétaire anthropocène où l’influence humaine est devenue une force planétaire pouvant former, transformer mais aussi déformer la planète tel que l’entend Nathanaël Wallenhorst dans L’Anthropocène décodé pour les humains. C’est pour cela que l’apprentissage du temps constitue actuellement une aire centrale stratégique de la formation permanente. Mais la complexité des temps et contretemps rencontrés sont surtout de type 3, c’est-à-dire bouleverse les cadres de références courants et nécessite d’apprendre à en construire de nouveaux.

 

III.3. « Nuits agonistiques » (1990)

 

            Un article à écrire pour une revue d’infirmières aux prises avec des nuits d’hôpitaux, fit remonter de mon trajet cette expression de nuits agonistiques, vécues souvent seul aux frontières de la mort. Que peut-on en dire ? Le plus et le moins possible. Le plus, pour désenvoûter, désenvelopper ces luttes enfermantes, submergeantes, néantisantes ; le moins, pour ne pas les banaliser par un verbiage occultant et insultant.  La référence à l’approche mystique de l’entrée progressive dans la nuit obscure de Jean de La Croix (Pelle - Douel Y., 1987) m’inspira. Elle commence très concrètement par la tombée de la nuit au crépuscule plongeant progressivement dans un noir qui peut envahir toute la vie physique, psychique, sociale, cosmique: nuit visuelle amorçant une nuit des sens, avant que les sens de la proximité (l’ouïe, le toucher, l’odorat, le goût) ne prennent le relais et éveille une sensibilité proprioceptive en sommeil; nuit du sens que Jean appelle nuit de l’esprit, rebaptisée maintenant dépression ou burn-out faisant le vide autour de soi : nuit sans ; allant même jusqu’à l’éclatement mortel ou la sueur de sang, d’une nuit du sang, comme à Gethsémanie.  Longues épreuves d’initiation existentielle aux limites ultimes des nuits de la vie. Elles s’imposent un jour ou l’autre, ou plus souvent une nuit ou l’autre, plongeant parfois dans des nuits infinies de la mort :

 

La chose la plus redoutable … Ce n’est pas cette vie qui recule devant la mort et se préserve pure de la destruction, mais la vie qui porte la mort et se maintient dans la mort qui est la vie de l’esprit… l’esprit est cette puissance seulement en sachant regarder le négatif en face, et en sachant séjourner près de lui. Ce séjour est le pouvoir magique qui convertit le négatif en être. (Hegel, 29).

 

 

III.4. Temporalités en formation. Vers de nouveaux synchroniseurs

 

            L’entrée dans notre troisième millénaire m’a motivé à tenter d’opérer une boucle réflexive sur mes débats/combats de recherche-formation professionnelle mais aussi personnelle, avec ces multiples temporalités physiques, sociales et biologiques qui nous façonnent. L’ouvrage Temporalités en formation. Vers de nouveaux synchroniseurs en est le résultat. Son chapitre 11, « Le double temps caché du quotidien »a fait prolonger les explorations phénoménologiques antérieures du crépuscule, de minuit et de l’aube jusqu’à « l’apprentissage du réveil ». Jusqu’alors, j’avais arrêté avant, épuisé par ces premières initiations nocturnes. Mais L’Ange de l’histoire de Mosès est arrivé, m’éveillant au Livre des passages de Walter Benjamin :

 

Le réveil est la révolution copernicienne, c’est-à-dire dialectique de la remémoration. Cette révolution est de caractère essentiellement politique, puisqu’il s’agit d’écrire l’homme à l’envers, à partir du présent de l’homme comme le lieu même de la vérité. L’image du réveil ne désigne pas une transition entre le sommeil et l’état de veille, mais un renversement dialectique, une métamorphose qualitative de la conscience. (Mosès, 147).

 

Il y aurait toute une typologie des réveils à faire, support d’autant d’apprentissages des rythmes jours/nuit : depuis le réveil libre des vacances ou des jours fériés, jusqu’au réveil forcé des jours de travail ; de l’été et de l’hiver ; de l’enfance et de la vieillesse ; du réveil-réflexe au réveil-réflexion. Le chapitre présente trois moments-types d’un réveil-réflexion : le moment d’émergence de polarités différenciatrices du fond nocturne inconscient (Où suis-je ? Quand suis-je ? Comment suis-je ?) ; le moment de prise de conscience volontaire ; le moment de décision du lever. Le réveil se dévoile ainsi comme un moment clé d’apprentissage du rythme jour/nuit, au quotidien et au cours de la vie. Il éveille à ce qui est le plus important pour soi, à ce qui vaut le coup de se lever. Il initie à une veille autoformatrice de soi. Les philosophes de la formation, comme Bernard Honoré et Michel Fabre, voient la veille, l’attention, la vigilance à la vie, comme l’attitude temporelle de base de la formativité.

 

III.5. Histoires de nuits au cours de la vie. (Lani-Bayle, Pineau, Schnutz-Brun, coord. 2012)

 

            Il a fallu attendre trente ans de développement de l’approche de l’histoire de vie « comme recherche et construction de sens à partir de faits temporels personnels » (Pineau, Le Grand, 2019, 3), pour oser aborder frontalement les Histoires de nuits au cours de la vie (Lani-Bayle, Pineau, Schmutz-Brun, coord.). Ce fut dans le prolongement d’un séminaire à Nantes sur les histoires de vie au défi des situations extrêmes, organisé dans la dynamique d’un Diplôme Universitaire sur les Histoires de Vie en Formation (DUHIVIF). Une recherche polonaise sur L’Insomnie des personnes âgées comme espace d’auto-évolution (Woznicka) contribua fortement à la décision et à l’orientation de l’ouvrage. Entre autres, rencontrant mon expérience, elle inspira mon chapitre « Régime nocturne et autoformation des dernières étapes de la vie » (Pineau, Histoire des nuits au cours de la vie). Le point 2 s’attaque aux :

 

Repères sur le passage à la retraite comme émergence d’une phase nocturne spécifique : 2.1 Le passage à la retraite : un passage problématique en clair-obscur, entre autonomisation et aliénation. 2.2 Apprendre à changer de registre et de niveaux : tout un voyage ! 2.3 Apprendre à vivre les nuits quotidiennes par l’apprentissage de la veille.

 

La conclusion s’intitule « Moments de transformation existentielle et autoformation dialoguant avec le monde. »

 

            Un texte d’Alexandre Lacroix paru dans un numéro de Philosophie Magazine (n° 43) s’interrogeant sur « Qu’est-ce qu’une journée réussie ? », m’a beaucoup inspiré : « Nos nuits sont aussi belles que nos jours ». Pour lui, une journée ne trouve son accomplissement qu’en accueillant le temps nocturne qui nous confronte à l’énigme de notre être. Et il le développe, à la lumière principalement de Karl Jaspers, qui oppose de façon drastique et tragique la loi du jour et la passion de la nuit :

 

Dans la condition empirique, notre être semble se rapporter à deux puissances. Nous appellerons leur manifestation existentielle la loi du jour et la passion de la nuit… La loi du jour met de l’ordre dans notre vie, exige clarté, logique et fidélité, lie à la raison et à l’idée, à l’unique et à nous-mêmes…La passion pour la nuit transgresse tous les ordres…elle cherche sa ruine dans le monde pour s’accomplir dans la profondeur du monde aboli. La loi du jour connaît la limite de la mort, mais elle n’y croit pas au fond…La passion pour la nuit, elle, a un rapport amoureux et frémissant à la mort, amie ou ennemie. » (Jasper, 691)

 

« Jaspers est formel sur ce point : nuit et jour ne sont pas réconciliables. » (Lacroix, 54) Ce sont des polarités environnementales qui nous dépassent. Jaspers les aborde dans un chapitre intitulé « Rapports existentiels à la transcendance ». Pour lui, la transcendance n’est présente que lorsque l’existence s’oriente vers une situation-limite du fond de sa propre origine. (Jaspers, p. 665).  L’opposition jour/nuit, peut être vue comme une situation-limite polarisant et problématisant chaque existence de façon attractive/répulsive et l’appelant à s’orienter du fond d’elle-même. Nous ne sommes contraint.e.s de faire des choix fondamentaux qu’en de rares occasions, lors de crises majeures. Mais « quand la nuit tombe, nous revivons pour un bref laps de temps, le choix volontaire ou inconscient qui a décidé de notre style de vie » (Lacroix, 2010, p54), surtout qu’avec l’avance en âge, semblent aussi augmenter et s’aviver les insomnies. C’est comme si l’allongement de notre vie et l’approche de la fin accéléraient le besoin de traitement des informations recueillies et mémorisées pour parfaire la formation de ce que l’on peut appeler le soi-autobiographique :

 

La conscience-étendue vous donne accès à un large panorama de connaissance, et le Soi qui contemple cet immense point de vue est un concept véritablement digne de ce nom : il s’agit du Soi-autobiographique. Le Soi-autobiographique se constitue à partir de la réactivation et de la présentation sous une forme cohérente d’ensemble choisis de souvenirs biographiques. Le sentiment de soi naît pour la conscience-noyau du sentiment subtil et évanescent de connaître, à chaque instant renouvelé. Dans la conscience étendue en revanche, le sentiment de soi vient de la présentation cohérente et récurrente de certains de nos souvenirs personnels, les objets de notre propre passé qui donnent, heure après heure, leur substance à notre identité et à notre personnalité (Damasio, 255).

 

Les insomnies sont peuplées en grande partie de ces « objets de notre propre passé » qui ne sont pas complètement intégrés, mis en forme et en sens, dans notre identité et personnalité. Ils ressortent de notre in – ou – préconscient, nous réveillent ou nous tiennent en éveil, pour surgir dans notre conscience, qui les repassent et les ressassent. Ils sont retraités. La retraite laisse plus de temps pour ce retraitement autobiographique. Et un enjeu majeur des politiques socio-éducatives du troisième âge devrait de pouvoir offrir à chaque personne âgée un espace social d’expression et de construction de ce soi-autobiographique. Pour l’accomplissement de l’autoformation de chacun et la transmission sociale des acquis de chaque vie, personne ne devrait mourir sans avoir fait son autobiographie.

 

 

Conclusion 

S’initier à la rythmo-formation des jours et des nuits

 

            Mon expérience initiatrice du nocturne en 1965 m’a fait plonger dans une situation solitaire obscure faisant éclater mes Moi et Surmoi socio-personnels clairs, visibles, bien connus et reconnus : perte d’identités, de signification et d’orientation de ma vie.  Mais Ça a résisté, Ça a subsisté comme force pulsionnante de survie sensible, sans cible, sans forme, perdue dans un monde invisible, inconnu. Un Ça sans voix, sans Soi, sans Je ; la gorge nouée, incapable de prendre la parole à la première personne du singulier pour s’exprimer comme sujet même interloqué (Pineau, « Un sujet anthropologique »).

 

Pour le Ça, il n’existe pas de notion délimitée en soi ; il travaille avec des ordres de notions, avec des complexes qui se produisent par la voie de l’obsession de symbolisation et d’association… Représentez-vous mes propos sur le Ça divisé en degrés, un peu comme le globe terrestre (Groddeck, 64 et 73).

 

Ce Ça s’est incrusté dans ma mémoire corporelle à long terme. Cette mémoire nocturne a dû attendre dix ans pour s’exprimer grâce à l’espace d’interlocution ouvert par une personne : « Raconte donc ta vie ». Tenter de formuler ce Ça nocturne informel passé a fait émerger un Je et un Moi aux prises avec des mots à conjuguer pour se mettre en forme avec eux, se former comme sujet créant du sens, trop négatif et trop subjectivement dangereux pour s’écrire en public. Mais la force performante d’un sujet parlant pour transformer un Ça informel en Soi personnel fut suffisante pour imprimer cette fois, en mémoire vive et horizon de recherche, l’expression « autoformation et quotidienneté ». Cet horizon ouvrit l’expression de cinq textes pour passer de ce Ça nocturne pulsionnant à la mise en culture diurne d’un Soi s’exprimant.

 

            Le premier auteur inspirant fut Gaston Bachelard.  Sa vision du nocturne lié au diurne comme mouvement environnemental planétaire formant de façon cyclique des unités macro-, méso- et microcosmiques par mise ensemble d’éléments contraires – en fusion énergétique (le soleil), éteint (terre, lune), intermédiaire (air, eau) – a été particulièrement heuristique. Ce mouvement environnemental cyclique quotidien écoforme, de façon alternante et inconsciente, obscurité et clarté, silence et bruit, nature et culture, individu et société, soi et les autres, repos et travail, sommeil et activité, imagination et raison et même féminité et masculinité. Il a fourni la carte phénoménologique d’exploration des couleurs changeantes de ce nocturne, du crépuscule à l’aube : Produire sa vie a amorcé l’explicitation de l’évolution des emplois du temps de ces heures nocturnes allant en clair-obscur des ordres sociaux du jour au temps problématique de libération individuelle du quotidien et vice-versa. Le nocturne de la formation de soi a été propulsé comme un véritable régime symbolique avec le triplet : inversion des valeurs du jour, intimité, affrontement du devenir. Time and Lifelong Education a prolongé cette analyse mais en la situant plus explicitement dans un vingt-quatre heures à vivre en formation permanente vingt-quatre heures sur vingt-quatre pour réaliser une journée réussie. Temporalités en formation : Vers de nouveaux synchroniseurs a synthétisé ces percées en tirant de l’inconscient écologique ce cycle cosmique terre/soleil sous-tendant de façon cachée l’emploi de ce double temps micro-individuel et méso-social du jour et de la nuit. Il a éveillé à l’importance stratégique du réveil comme moment clé d’apprentissage de ce rythme cosmique quotidien. Les Histoires de nuit au cours de la vie ont révélé l’importance des insomnies des nuits du troisième âge pour construire un Soi autobiographique personnel. Les Nuits agonistiques ont fait approcher des frontières ultimes entre vie et mort : « C’est ce non-cogito qu’une métaphysique de la nuit devrait solidariser avec les pertes d’être » (Bachelard, La Poétique de la rêverie, 128).

 

            Prendre conscience de ces déterminations physiques et macrocosmiques d’alternances socio-individuelles jouant aussi bien au niveau de la vie entière qu’à celui d’activités quotidiennes aussi prosaïques que travailler/se reposer, manger/boire/dormir, marcher/s’allonger, semble une condition simplement réaliste pour trouver le bon rythme, passer d’une alternance de successions temporelles juxtapositives aliénantes à une alternance personnalisante intégrative. Pour s’initier à cette auto-éco-formation cosmique, Bachelard parlait de psychanalyse naturelle : « Le travail sur des objets, contre la matière, est une sorte de psychanalyse naturelle. Il offre des chances de guérison rapide parce que la matière ne nous permet pas de nous tromper sur nos propres forces » (Bachelard, La Terre et les rêveries de la volonté, 19, 30). Et il regrettait de l’avoir découverte trop tardivement dans sa vie : « Trop tard, j’ai connu la bonne conscience dans le travail alterné des images et des concepts ; deux bonnes consciences qui seraient celle du plein jour et celle qui accepte le côté nocturne de l’âme » (Bachelard, La Poétique de la rêverie, 47). 

 

            La montée de prise de conscience écologique actuelle devrait hâter l’initiation à cette auto-écoformation avec ce cycle nycthémère rythmant la vie terrestre entre lumière du soleil et nuit de la terre, et faisant parfois apparaître d’autres lueurs planétaires. L’importance de ce cycle nycthémère est encore largement refoulé dans un inconscient écologique collectif dominant. Sa prise de conscience commence à élargir le champ de conscience individuel et social à cette dimension rythmique de la vie micro et macrocosmique. Le succès des propositions pour accéder à une « pleine conscience » popularise « les sagesses orientales » (Testot, Les Sagesses orientales). Celles-ci démocratisent et actualisent les approches mystiques traditionnelles et transpersonnelles modernes (Cazenave, Jung revisité).

 

            Ce cycle nycthémère ou circadien est en effet le synchroniseur écologique majeur qui, sur terre, rythme les rapports entre organismes et environnement depuis les bio-rythmes les plus microscopiques jusqu’aux emplois des temps socio-professionnels les plus éthérés. La prise de conscience de ces liaisons reliant micro-, méso-, et macrocosme commence à peine. Mais on peut considérer que c’est un moyen puissant d’auto-écoformation. Elle élargit le champ de conscience à l’ampleur du monde pour ajuster nos rythmes de vie à cette vie cosmique, alternance étude/travail comprise. Elle semble bien être une voie d’avenir pour construire une éducation permanente, actualisant le potentiel rythmique caché du quotidien (Pineau,« Conjuguer les temporalités pour en faire des rythmes formateurs »).

            Cet élargissement du champ de conscience s’inscrit dans l’apprentissage bio-cognitif d’une ère planétaire qui éclaire les nocturnes apportés par le crépuscule des lumières de la raison occidentale, avec les levers de soleil orientaux d’une formation d’un soi à la grandeur du monde et à la portée de chacun. Des épistémologies du sud commencent aussi à souffler visant à décoloniser les savoirs pour réinventer les pouvoirs (Santos, Épistémologies du Sud ; Jullien, Ce point obscur d’où tout a basculé)

            Cette histoire de vie avec le nocturne ne m’a pas amené au grand soir, ni au grand jour. Mais elle m’a appris à vivre avec les autres et les choses, entre terres et ciels, parfois maintenant étoilés. Elle m’a même aussi entraîné à construire une théorie de la formation en deux temps (expérientiel/formel) et trois mouvements (auto-,socio-, et éco-formation) (Pineau, Temporalités en formation). Je ne suis pas loin de penser, avec Paul Ricœur et Gilbert Durand, que « nous entrons dans le symbolique, lorsque nous avons notre mort derrière nous et notre enfance devant nous » (Durand, L’Imagination symbolique, p. 81).

 

Bibliographie :

  • Axélos, Kostas. Horizons du monde. Paris : Les Éditions de Minuit, 1974.

  • Bachelard, Gaston. La Poétique de la rêverie. Paris : Puf, 1971.

  • Bachelard, Gaston. Le Droit de rêver. Paris : Puf, 1970.

  • Bachelard, Gaston. La Terre et les rêveries de la volonté. Paris : Corti, 1948.

  • Bateson, Gregory. Vers une écologie de l’esprit. Paris : Seuil, 1977.

  • Benjamin Walter. Paris, capitale du XIXème siècle : le livre des passages. Paris : Cerf, 1986 (1ère éd. 1934).

  • Boutinet, Jean-Pierre. L’immaturité de la vie adulte. Paris : Puf, 1999.

  • Cazenave, Michel. Jung revisité. T.1 et 2. Paris : Entrelacs, 2011-2012.

  • Céline, Louis-Ferdinand. Voyage au bout de la nuit. Paris : Gallimard, 1972 [1932].

  • Damasio, Antonio. Le sentiment même de soi. Corps, émotions, conscience. Paris : Odile Jacob, 2002.

  • Durand, Gilbert. L’imagination symbolique. Paris : Puf, 1984.

  • Durand, Gilbert. Les structures anthropologiques de l’imaginaire. Paris : Bordas,1969.

  • Fabre, Michel. « Éloge de la pensée nocturne » dans Lani-Bayle, Pineau, Schnutz-Brun, coord., 2012.

  • Fabre, Michel. Éduquer pour un monde problématique. Paris : Puf, 2011.

  • Fabre, Michel. Penser la formation, Paris : Puf, 2006.

  • Galvani, Pascal. Autoformation et connaissance de soi. Une méthode de recherche-formation expérientielle. Lyon : Chronique Sociale, 2020.

  • Groddeck Georg. Le Livre du Ça. Paris : Gallimard, 1963 (1ère éd.1923).

  • Hegel, Frederik. La phénoménologie de l’esprit. Paris : Aubier, 1941.

  • Honoré, Bernard. Histoire de vie et formation de la personne. Paris : l’Harmattan, 2019.

  • Jaspers, Karl. Philosophie. Würzburg : Springer-Verlay, 1989 (1èreéd. 1930).

  • Jullien, François. Ce point obscur d’où tout à basculé. Paris : Les éd. de l’Observatoire, 2021.

  • Lacroix, Alexandre. « Nos nuits sont aussi belles que nos jours » dans Philosophie Magazine, Qu’est-ce qu’une journée réussie ? 2010, no 43.

  • Lani-Bayle, Martine, Pineau, Gaston, Schmutz-Brun, Catherine., coord. Histoires de nuits au cours de la vie. Paris : L’Harmattan, 2012.

  • Lengrand, Paul, coord. Areas of learning basic to lifelong education. Unesco-Pergamon Press, 1986.

  • Morin, Edgar. La Méthode 2. La Vie de la Vie. Paris : Seuil, 1980.

  • Mosès, Stéphane. L’Ange de l’histoire. Rosenzweig, Benjamin, Salem. Paris : Seuil,1992.

  • Nietzche, Friedrich. Ainsi parlait Zarathoustra. Paris : Gallimard,1985 (1ère éd.1875).

  • Pineau Gaston, Le Grand Jean-Louis. Les histoires de vie. Paris : Puf, 2019

  • Pelle-Douel, Yvonne.  Saint Jean-de-la-Croix et la nuit mystique, Paris : Seuil, 1987.

  • Pineau, Gaston. « Conjuguer les temporalités pour en faire des rythmes formateurs » dans Éducation permanente. no217/2018-4. Rythmes et temporalités en formation.

  • Pineau, Gaston, Marie-Michèle. Produire sa vie : autoformation et autobiographie. Paris : Téraèdre, 2013 (1ère éd.1983).

  • Pineau, Gaston. Temporalités en formation. Vers de nouveaux synchroniseurs. Paris : Anthropos, 2000.

  • Pineau, Gaston. « Un sujet anthropologique interloquent » dans Robin, et alii, 2004.

  • Pineau, Gaston. « Nuits agonistiques » dans L’infirmière enseignante, no2, 1990.

  • Pineau, Gaston, coord. Éducation ou aliénation permanente ? Repères mythiques et politiques. Paris : Dunod, 1977.

  • Robin, Jean-Yves ; Maumigny-Garban, Bénédicte de ; Soëtard, Michel, coord. , Le récit biographique. De la recherche à la formation. Expériences et questionnements. Paris : l’Harmattan, 2004.

  • Saint-Exupéry, Antoine de. Vol de nuit. Paris : Gallimard,1931.

  • Santos, Boaventura de Sousa. Épistémologies du Sud. Mouvements citoyens et polémique sur la science. Paris : Desclée de Brower, 2016.

  • Testot Laurent. Les sagesses orientales. Paris : Eyrolles, 2021.

  • Wallenhorst Nathanaël. L’Anthropocène décodé pour les humains. Le Pommier, 2019.

 

 

***

 

À propos du/de la rédacteur.ice :

Gaston Pineau a commencé sa carrière socio-professionnelle comme ouvrier agricole en France et en Espagne dans les années 60. En 1968, il devient conseiller en orientation des adultes en Lorraine ; puis responsable de recherche à la Faculté de l’Éducation Permanente de l’Université de Montréal au Québec (1969-1985) ; et professeur-chercheur en Sciences de l’éducation et de la formation de l’Université de Tours (1985-2007). Depuis 2015, il est chercheur émérite au Centre de recherche en Éducation et formation Relative à l’Environnement et à l’Écocitoyenneté (Centr’Ère) de l’Université du Québec à Montréal.

Capture d’écran 2021-10-26 à 15.57.07.png